| Laurence CLAIR |
LA FEMME QUI VOLE DANS SES VETEMENTS ou LA CARESSE ENVELOPPANTE
par Jean-Paul Gavard-Perret |
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Laurence Clair est une artiste textile au sens plein du terme. Ses " vêtements " ne sont pas de simples lieux qui ne recouvrent qu'un corps. Dans ses œuvres telles que " Mobile " ou " Passage suspendu ", elle donne même l'évidence visuelle à l'absence. Elle fait ressentir une alliance symbolique avec la fiction du corps. Ce que l'artiste coupe, dessine, pend devient une architecture, un art de l'aporie (du corps). Cela suppose une rencontre en différé entre le vêtement et le corps qui se condense par effet de vide, se déplace rythmiquement.
L'extrême simplicité avec laquelle une œuvre de Laurence Clair se laisse envisager n'est pas immédiate. Elle prend du temps : celui qui convient à oublier que le vêtement est généralement ce qui se place autour. Soudain il devient un espace externe mais aussi interne, la lumière traverse les matières dans des installations articulées : en résulte une sorte de fuite mais aussi un résultat unitaire, indivisible - on oserait le mot massif si la légèreté ne venait pas emporter les " modèles ".
L'artiste construit des sortes de temples textiles, des robes de voyance en ce sens que l'expérience de voir se donne à elle-même comme sa propre opération révélante. Ce sont des architectures complexes et subtiles, volumétriques, chromatiques qui constitue le lieu même où voir à lieu. Et pour que voir devienne une expérience qui fait que le « textile » ‘sous forme souvent de papier de soie) n'est plus une clôture mais une ouverture. La lumière extérieure entre jusqu'au fond de la matière comme pour la soulever. Le vêtement n'est plus un bunker et dans sa nudité il appelle paradoxalement une autre nudité : celle du corps. Car voici bien toute l'ambiguïté ou la magie de l'œuvre. Un érotisme particulier est toujours présent. Non que le spectateur imagine de tels modèles sur des corps, mais ils appellent à une sorte d'extension et de tension du regard. Dans l’expansion spatiale que produisent les « patrons » en leur dégradé de couleurs surgit non une idée de la femme mais une expérience sensible, diaphane portée sur son absence. L’artiste invente une sorte d’expérience limite en venant à constituer le « vêtement » en tant que lieu comme tel même si l’on sait toujours ce que ça cache (ou ça pourrait cacher) et même si les matières choisies et agencées par l’artiste montre qu’il n’y a rien dessous. Rien donc que le lieu du textile. Il ne faut pas attendre ce qui n’est pas mais regarder l’objet créé qui trouve ici sa condition lumineuse de possibilité. Par la finesse des textures, la lumière devient le lieu et le lieu une substance dont le corps s’imprègne par procuration pour éprouver une enveloppante caresse. Ce que l’on voit habituellement devant nous (et que l’artiste montre encore ainsi) devient donc le lieu du voir où nous sommes sinon dedans du moins saisis. Laurence Clair saisit la qualité tactile de la lumière par les matières, les couleurs, les structures qu’elle choisit. Le véritable caractère border-line de cette œuvre provient du fait que sa présence flotte, transite. Il s’agit d’un lieu construit qui nous pénètre par ce que la lumière en fait. Entre pans textiles et taches de lumière l’artiste semble refuser que l’on fasse le tri. S’agit-il d’ une vision « correcte » ou une vision illusoire (comme on distinguerait entre une « vilaine » pensée et une pensée adéquate) ? La question demeure ouverte d’autant que l’artiste sait que la vision - en dépit de sa vérificabilité objective - reste toujours incorrigible : elle est ce qu’elle nous donne malgré nous parce que nous sommes voués aux rêves, aux fantasmes, aux désirs dont elle est, oublieuse ou non, toute prégnante. Jean-Paul Gavard-Perret Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
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