Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Loïc Le Groumellec

Loic Le Groumellec
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Enfin ré-édité et mis à jour

La Galerie d'Art
de Marie-Claire Marsan

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L'auteure
Marie-Claire Marsan, est Déléguée Générale du Comité Professionnel des Galeries d Art.

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LOIC LE GROUMELLEC ALCHIMISTE DU PRESQUE RIEN

par Jean-Paul Gavard-Perret

Loïc Le Groumellec - Galerie Daniel Templon (29 avril > 29 mai 2010)

 

Loïc Le Groumellec - Galerie Daniel Templon (29 avril > 29 mai 2010)
Mégalithes et maison, 2010 - Laque sur toile 120 x 110 cm

Le Groumellec Depuis 1987 Loïc Le Groumellec expose dans le monde entier ses toiles minimalistes déclinées de manière sérielle et compulsive. Ombres de mégalithes, profil de maison crée un univers étrange presque désertique à la fois sombre et mystique. L’artiste sait que pour bien voir il faut extraire la chose d’elle-même afin que de n’en conserver que l’ombre ou l’aura. Toute l’œuvre répond à cette extraction. Elle s’enfonce dans le gris par le blanc et le noir même si depuis peu l’auteur ose la couleur  afin de ne pas s’abandonner aux ténèbres dans un aveuglement lié à sa propre prison.  Toutefois la teinte cervelle reste encore la couleur favorite du peintre. Elle laisse apparaître un monde figé en perte d'équilibre sous un jour faible suffisant cependant pour y voir des choses sous un ciel sans mémoire du matin ni espoir du soir.

Reste un gris tout juste transparent. On peut le rapporter à une expérience primitive. Le nouveau-né perçoit la lumière, les ombres, les contours que ces dernières découvrent. Mais la sensibilité chromatique n'est pas encore acquise. Le bébé possède une vision originairement grise du monde. Telle est la coloration à laquelle  l’œuvre de Le Groumellec renvoie. Le monde est traité en clair-obscur. Il devient le symbole de l 'appareil psychique à trois strates: clarté, pénombre, nuit.  Pour cela, le gris - plus que le noir - domine l'œuvre. Il  la maintient dans ce moment éphémère, toujours à reproduire, où une aube grise se lève sur la nuit noire, où un crépuscule gris se couche sur le jour pour donner une surface presque uniforme au monde. 

Plus qu'une simple couleur le gris reste l'image la presque dernière image toujours reprise et reproduite comme seul prélude au chaos. L’artiste réussit à lever le voile sur le monde afin de suggérer tout  ce qu'il cache de néant. Il fait aussi la lumière sur les endroits secrets où se mouvoir n'est ni aller ni venir, où être se fait présence si légère que c'est comme la présence de rien. Reste cette boue ou cette poussière à la fois d'un dehors et d'un dedans.  L'Imaginaire ne vient plus mettre en forme le monde, mettre en ordre un chaos. Il se tient au plus proche de celui-là afin de le laisser surgir. Son paradoxe est là : contre la perte de défense, l'envahissement massif par la personnalité seconde et le déferlement d'émotions violentes  il devient le seul effort fécond pour échapper à la folie et à la mort spirituelle.

L’œuvre possède le moyen de faire surgir le silence du monde et l’empêchement de l’être. Ce dernier semble incapable d'en exhausser la moindre image vraiment solide, tactile, palpable. Les toiles brassent une  dernière poussière, agite une ultime boue dans un processus spécifique de création. Le Groumellec touche à une limite difficilement franchissable. La réalité se dérobe tellement devant ses ombres qu'arrive un temps où il n'est plus possible de la montrer sinon par  un croire entrevoir. Mais suprême paradoxe et grandeur de l’œuvre : à mesure que ses éléments disparaissent, l'image devient plus forte. De sa présence-absence surgit une densité vibratoire pathétique, une résonance d'échos inconnus.

Le Groumellec va au bout du monde où un bout de monde qui  croupit comme une larve. Elle n’a plus rien d’humain, d’animal ou même de végétal. Ces derniers indices permettent de montrer en négatif ce qui ne peut se voir. Mais ce désert devient paradoxalement le lieu de la révélation quasi magique. Une note mystique  n’y est pas étrangère. Dépouillée de la nature l’oeuvre évoque la stérilité, l'éloignement, l'existence hors du temps, mais aussi ce lointain espace intérieur qu'aucun télescope ne peut atteindre, où l'homme est seul dans un monde de mystère et de solitude essentielle.

On ne peut même plus croire au réconfort d'un caillou. Le galet mort la peinture devient l'élément fluide et malléable qui recouvre tout dans  la fongosité. Les images ne donnent plus consistance au monde, elles créent sa liquéfaction, sa "liquidation". L'Imaginaire ôte la dernière croûte qui recouvre le vide. Ce passage du dur au mou devient le chemin obligé afin de suggérer le lieu où l'être dépouillé progressivement de ses repères tangibles finit par sombrer. 

Le Groumellec rejoint une des essences majeures des images. Ces dernières passent. Avant même qu'elles ne paraissent leur mort prochaine les travaille du dedans. Et c’était une des meilleures idées de Sartre - dans L'imaginaire - que de poser le "non-être" des images. Appartenant de facto à un espace incertain, les images de l’artiste  « dissipent » les illusions. Elles  sont sinon le  moyen d'en finir avec la représentation du moins d’accéder à sa finitude. A l’esclavage de l’image divertissement l’artiste préfère la mise à mort du spectacle par son annulation quasi totale. 

Soudain l'idée d'une simple vie organique, embryonnaire peut se poser. Une fois de plus, ce n'est ni la chose, ni l'objet qui intéresse Le Groumellec, mais l'ombre, cette ombre intime comme inaffecté dans un espace inaffectable et dans l'épuisement des possibles. Il n'y a plus moyen d'avancer. Reculer est également hors de question.  Expulsés nous sommes ainsi non hors du monde mais livré à sa  frange indifférente, source de souffrance et de solitude muettes car elles ne portent en de tels limbes plus de nom.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.