Artistes de référence

Chrystèle Lerisse

Chrystèle Lerisse

chrystelle lerisse

Chrystèle Lerisse, née en 1960, est une photographe qui depuis ses débuts à l’école d’art de Tours mène une carrière d’artiste aux multiples facettes.

Elle a réalisé une série impressionnante d’expositions, à Paris, à New- York et aux Rencontres d’Arles.
Elle a participé à Limoges à la manifestation organisée par le FRAC limousin sur le
thème : Où en sommes-nous ?

Chrystèle Lerisse est représentée par la
galerie Baudouin Lebon et compte à son
actif onze ouvrages de référence dans la
continuité d’une démarche très originale.



CHRYSTELE LERISSE : LE DEHORS ET LE DEDANS
par Jean-Paul Gavard-Perret

lerisseExposition Chrystèle Lerisse.
Du 30 juin au 30 Août 2009.
Chapelle Saint-Louis. 4 rue Louis Renard. Poitiers

 

Pour Chrystèle Lerisse la photographie ne "rapporte" pas du paysage mais un regard, une pensée. C'est une filature.  C'est aussi soulever les images du réel (tel qu'on le conçoit) un peu à la manière de Cézanne lorsqu'il remplaçait la montagne par des rectangles mais en plus radical et plus sobre.. Peu à peu, la focale  se déplace vers la question de l'image et de l'écart qu'elle entretient avec notre habituelle perception. La forme de chaque photographie devient le moyen de  saisir l'articulation entre une expérience sensorielle à une autre, entre aussi la littéralité et le nécessaire transfert réflexif qu'installe le langage iconographique. D'où la quête perpétuelle du transfert d'une incrustation à une autre même si elle ouvre chaque fois une abîme entre les images et les choses. Le problème est vieux comme la photographie mais l'artiste le pousse plus loin au sein de surfaces presque nues, décourageante comme la neige. C'est là que se travaille la lumière  loin de tout effet. Chrystèle Lerisse ne se contente pas de jouer à travers le noir et blanc sur les outrances chromatiques.

La photographie devient un pur spectacle autant qu' un spectacle pur. La surface devient une fonte. L'allure du faux carré s'en empare pour devenir  son cadre idéal. Il neutralise le mouvement puisqu'il est impossible de prendre le large dans les horizontaux ou les verticales. Le langage vient butter à part égale en haut, en bas, à droite, à gauche. Le faux carré impose donc le statisme et le silence nécessaires.  Il n'existe  pas d'espace, pas de perspective. La mémoire - donc  le passé -  devient un passage quasiment sans trace, sans nostalgie. D'où cette impression d'un indicible destin qui échappe. La photographie ne dévoile pas, ni ne camoufle pas plus : elle cerne discrètement; elle creuse tout en marquant l'indécision dans le lieu clos de l'impossible fixation.

L'épreuve devient un morceau de silence et de désert sur les murs. Il n'existe presque  plus de lieu. L'image elle-même est en exil car ce que Chrystèle Lerisse exige du "blanc" est l'aveuglement aveuglément. Un blanc sur lequel les traits sont des intrus, une présence contrariée, un blanc que l'anglais nomme "blank" pour qualifier sa glu de  blancheur qui ferme tout. Pourtant, dans ce peu émerge un ravissement. Le rapt indiciaire provoque une mise en scène particulière. La pladticienne redécouvre ce qui nous place à la limite de la stupéfaction. Le temps semble arrêté ou jamais venu. L'image du silence jamais quitté vient se coller à la matière comme la Mouche d'un des rares poèmes de Beckett :"Entre la scène et moi la vitre/vide sauf elle/sabrant l'azur s'écrasant contre l'invisible". Ce silence semble assigné à résidence et comme vu de dos.
L'approche de l'artiste semble épouser les parois du temps plus que celles de la maison de l'être.. La Chrystèle Lerisse propose la saisie à la surface de l’air d'une matérialité visuelle rendant compte de l’éther c’est-à-dire de ce qui entoure les "objets". afin de trouver ce  qui se cache derrière ou dedans. Tant par le format qui impose un questionnement sur la signification classique du cadrage, que par son traitement du noir et blanc souvent évanescent et presque "abstrait", l'artiste ouvre le regard afin de mieux traverser l’opacité apparente de la réalité. Dans un traitement volontairement flou de celle-ci, la photographie se revendique non comme contemplation, observation mais pensée et sensation au sein d'une approche résolument radicale. Elle oblige à un regard  exigeant parce que  présence du nu, du vide souligne l'absence essentielle du monde.  Déploiement, repliement, séquence, plan fixe, blanc comme surexposé  font paradoxalement remonter des couches très anciennes au moment où un ange passe.
La photographe  se "contente" de moduler son cri muet. L'œuvre inscrit donc une coupure et montre le leurre de seuil afin que l’inconscient qui ne connaît pas la traversée des frontières ne nous prenne pas en traîtrise à travers ce qui lui est offert. Proposant un "décor" nu, la photographie nous fait tomber du nôtre. Le seuil  de l'épreuve propose non seulement une traversée des apparences mais aussi  de cet inconscient qui, sans qu'on le sache, nous fait bien des misères. Un  dedans jusque-là occulté se déclare enfin. De la maison de l'être et de monde nous connaissons soudain plus que la "peau" au sein d'une extase troublante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.