Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Eugène Leroy

Eugène Leroy (1910-2000) est une référence pour l'histoire de la peinture contemporaine. Des toiles expressionnistes qui le firent connaître au milieu du XXe siècle aux vastes empâtements qui ont considérablement marqué la scène artistique internationale depuis une trentaine d'années, Eugène Leroy a construit un œuvre très personnel, au croisement des débats qui animent la question de la peinture dans l'art contemporain. Sa longue pratique artistique lui a permis d'approfondir ce questionnement jusqu'à la fin et ainsi d'être non seulement une source, mais aussi l'expression la plus aboutie de cette réflexion nourrie d'une formidable culture. Parmi les thématiques traversant l'œuvre de Leroy, l'exercice de l'autoportrait intervient avec un entêtement jamais démenti rappelant les obsessions de Rembrandt. Traitée à l'huile, au fusain, au burin, l'image de l'artiste est un motif récurrent qui, abordé avec plus ou moins d'évidence ou de complexité, est une sorte de fil d'Ariane dans le labyrinthe d'une vie de création. » Amazon


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Marie-Claire Marsan, est Déléguée Générale du Comité Professionnel des Galeries d Art.

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EUGENE LEROY : L'ART ET LA MATIERE

par Jean-Paul Gavard-Perret

Pendant des heures Leroy peine, dépose de la pâte souvent sombre, la retire, en ajoute. L’artiste se perd dans un marécage, y patauge. Cela s'organise par moments et aussitôt lui échappe. Cela  dure des jours jusqu’à ce que quelque chose de particulier se produit dont le peintre n'est pas conscient tout de suite. Cette chose nouvelle va loin en lui pour qu’il continue ainsi jusqu'à l'épuisement. Il laisse cela en plan et lorsqu’il y revient, s’interrogeant sur le travail en cours, il découvre un autre fonctionnement de la peinture. Elle ne repose plus sur des accords ou des contrastes fixes de couleurs, de clair et de foncé, de noir et de couleur ou de noir et de blanc. Et soudain le tableau se met à fonctionner.

L'épaisseur des strates, leur granuleux  provoque une transformation du monde dans une abstraction particulière. A la question errante qu’elle pose elle donne une ouverture concrète par les figures qu’elle laisse parfois saillir, émerger. Si  l’abstrait est la distance prise par rapport à l’objet afin de se préoccuper de la matière peinture en émerge non une métaphysique mais une suite  d’apparitions.  C'est pourquoi lorsqu'on parle d’Eugène Leroy le terme d’abstracteur dynamique conviendrait mieux.

L’artiste s’est refusé à se situer dans un mouvement ou une école ou encore sous la bannière d’un quelconque mot d’ordre. C’est pourquoi et en ce qui concerne les étiquettes d’abstraction ou de figuration, il les rejette. Il tient à se placer loin d’un débat qui chercherait à l’enfermer dans un carcan. L’important est de peintre en dehors de toute théorie castratrice. Son propos est ailleurs. Il recherche un autre fonctionnement de la peinture  afin de toucher des régions secrètes essentielles. La matière envahit la toile. Il y a en elle un côté terril ou mine à ciel ouvert. Mais un ciel bas et lourd, aux nuages chargés de matière beaucoup plus dense que ceux d'un volcan islandais au nom imprononçable et qui vient mettre à mal l'état déjà plus que bringuebalant de la pauvre Europe en état de crise. Et il faudrait aujourd'hui un Eugène Leroy pour la montrer et lui redonner espoir. Rares sont en effet les peintres capables de charger la toile d'une masse afin de la métamorphoser en symptôme lumineux.

Abstraire pour lui n’est plus partir du monde pour en garder des éléments significatifs, couleurs, formes géométriques, lumières. C’est la mise hors-jeu du monde afin de faire face à ce que nous sommes dans notre être le plus profond à travers la matière même de la peinture. Le noir sort de la symbolique définie par Kandinsky. Il n’est plus le signe d’ «  un néant sans possibilité, un néant mort après que le soleil s’est éteint, un silence éternel sans avenir ni espoir » (Kandinsky). Leroy y trouve une autre résonance. Ce n’est pas quelque chose d’immobile comme un cadavre de peinture qui ne ressentirait donc rien et sur qui tout glisse.

Si cadavre il y a, il se met à bouger. L’animation, le mouvement l’animent. Il n’est pas silence mais murmure voire cri de vie. Et Leroy ne s’engage en aucune entreprise de qualification du noir. Pour lui il ne faut jamais établir de correspondance entre un signe, une forme ou une couleur sur la toile et une émotion ou une pensée. Selon lui aucune interprétation symbolique, affective ou intellectuelle ne peuvent s’appuyer sur le noir ni sur une autre couleur.

Pour cet artiste d’exception l’art n’est plus un langage  qui transmet un message préconçu. Il se crée chemin faisant.  La peinture n'est donc pas un moyen de communiquer un sens : elle fait sens. La différence est capitale Car tout ce qui est en elle se réduirait  à la communication ne serait qu'un moyen remplaçable. A l’inverse elle devient ici avant tout une chose qu'on aime voir, qu'on aime fréquenter. C’est à la fois l’origine et l’objet d'une dynamique de la sensibilité. Chaque fois qu’on sait ce que le peintre a voulu dire  le "message" reçu est sans intérêt. A l’inverse Eugène Leroy  est passionné par la dynamique de la sensibilité par la matière peinture et les effets qu’il en tire par une lumière transmutée par le spectre des couleurs des plus profondes aux plus claires.

 « Sculptée » la peinture produit des effets colorés qui vont du sombre au clair en passant par toute la gamme des gris irisés, argentés ou même cuivrés. Jaillit tout un potentiel de couleurs chaudes et froides, un potentiel au second degré. Il convient donc de récuser  toute analyse psychologique, sociale ou symboliste. Elles tendraient à l’enfermer l'artiste dans une peinture qui livrerait soit une quelconque anecdote de sa vie, soit uniquement un état catastrophique du monde (violence, oppression) soit  encore les significations d’une signalétique prétendument universelle. Sa peinture est une organisation de formes et de couleurs à travers les strates de matière sur lesquelles viennent se faire et se défaire les sens qu'on lui prête. Le spectateur en est le libre et nécessaire interprète. Les propriétés concrètes de la matière, ses capacités de réverbération de réfraction galvanisent la peinture et ouvrent un champ mental autre que celui du simple miroir.

Peindre, tel que peint Leroy, l'enracine- et nous avec -  davantage dans le monde. Il s’agit d'interroger la réalité, le monde dans lequel nous sommes et de nous interroger aussi nous-mêmes. L’artiste prouve  que la perception est une interaction des formes et de la matière qui leur donne vie. Il ne cesse d’explorer cette interaction. Cette expérience est physique, sensorielle, esthétique (au sens étymologique d’aisthêsis « sensation »). Elle permet d’accéder non seulement à la contemplation de la visibilité en art, mais du sentir en général. Rares sont donc les (faux) abstracteurs capables comme Leroy  d’offrir non du nouveau mais les images naïves, sourdes, cachées qui nous redonnent la vue par miracle ou  résurrection.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.