LES NARRATIONS D’ISABELLE LEVENEZ OU L’ELOGE DU SECRET
par Jean-Paul Gavard-Perret
Isabelle Levenez, Poussière dansant dans un rai de lumière verte, Galerie Isabelle Gounod, 6 novembre – 23 décembre 2010)
La vérité est apparemment un outil pratique : quoi de mieux afin de et en son nom,surveiller et punir ? Quoi de mieux pour structurer une idéologie ou une esthétique ? "Dieu est vérité" nous enseigna et à son ombre tout semble parfait mais seulement dans l’absolu. A la formule biblique et dans le relatif qui nous échoit on préfèrera donc la formule de Christian Oster "la vérité dérobe la vie". Se sortant du jeu de la vérité et du mensonge Isabelle Lévénez opte pour une autre solution : à savoir l’éloge du secret. A cela une raison majeure qu’Adorno précise dans "Minima Moralia": "le secret permet l'espoir en luttant contre la réalité pour la nier, il est en cela la seule manifestation de la lucidité. Il reste conscient de ses propres faiblesses et de ses propres compromissions » Il est donc la source de la résistance à la vérité instrumentalisée. Il offre aussi une autre alternative à la perfection qui n'est pas de ce monde.
Afin de ne pas éventer le secret Isabelle Lévénez se contente d’en montrer les prémices ou des indices. Elle sait que la volonté de transparence reste toujours le produit d'une culture. Le tu, le caché, le mensonge comme la vérité sont relatifs à un temps et une époque. Plus particulièrement la vérité n’est qu’un produit de "cour" : la cour abassiale, la cour "franche", etc.. Elle est toujours chargée d'une volonté de puissance politique, religieuse, idéologique "garante" des sociétés humaines. C’est face à elle que l’art d’Isabelle Lévénez inscrit sa légitimité. La créatrice refuse de à mettre en abîme le secret au profit d'une clarté absolue.
L'articulation en art comme ailleurs de toutes les pseudos lumières de la vérité proclamée recèle en effet bien des mensonges et débouche sur des comportements discutables. Si bien qu’en art on va désormais à faire d’u bien – ou d’une volonté de bien – le beau. Or l’artiste sait que ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Contre cette duperie d’une éthico-esthétique elle préfère une autre stratégie. D’autant que l’on peut affirmer que "toute vérité n'est pas bonne à dire". A dire et à montrer. Deleuze a montré dans son essai sur Foucauld - et en particulier dans le chapitre "Le visible et l'énonçable" - combien la vérité est plus complexe qu'une simple affirmation de principes et d'évidences. Elle se constitue de "couches sédimentaires" pétries de silence, d'imprononçable, d'invisible. Si bien que pour Isabelle Lévénez le contenu ne se confond pas avec le signifié. La visibilité n’est pas ce qu’on veut faire croire. LEn conséquence l'artiste élabore des énoncés qui n’ont rien de « médico-légaux». Ils expriment un état particulier de la visibilité.
L’artiste n’exclut pas le secret. Elle l’entretient afin de ne pas tomber dans un régime concentrationnaire et non permissif ou dans un registre de l’auto satisfaction narcissique. Pour elle ce n'est pas le secret qui crée un mur entre la lumière et l'ombre, entre le visible et l'invisible, l'énonçable et l'innommable. Tout fonctionne sur le primat des régimes et des dispositifs d'énoncés et de visibilités sur les façons de voir et de percevoir. Le secret reste le fond de l’art par sa charge d'émotion et d'ineffable qu’il engendre et qui le nourrit. Le secret est incarcéré dans le corps mais celui-ci est laissé libre. Dans sa réserve il reste le ferment réactif contre les images connues et reconnues et les idées reçues. Le problème du langage plastique est alors de dévoiler tout en en préservant le mystère. Dans sa réserve le secret donne ainsi de l'existence contre l'essence. Il révèle le cri muet de vie, d'amour d'une exigence intérieure qui ne veut pas s'imposer au reste de l'humanité sous prétexte de lui faire ou son bien ou son mal. Il n'est pas instrumentalisé à dessein dans un but de pouvoir et de manipulation. Il ne recèle ni couleur morale, ni volonté de puissance.
Isaelle Lévénez l’a compris. Elle revendique cette satisfaction pulsionnelle qui met en exergue le gain de la "dépense" humaine. C'est d'ailleurs pour elle – comme pour un Bataille, un Bellmer - le moyen de se mettre et de mettre en situation, de livrer ce qu'on peut appeler l'expérience vitale majeure. Le secret parce qu'il passe entre les mailles sinon de l'invisible du moins de l'interdit n'escamote rien de ce qui surdétermine l'être. Mais paradoxalement et contrairement à ce qu'on pense il reste le seul moyen de nous faire glisser de l'ombre à la lumière. « Des choses qu’on a perdu en les laissant sur le bas côté seul reste un brin de paille de secret" écrit Christiane Tricoit. Le secret peut, en son silence, devenir un partage, un appel. Il actualise un possible. Parce qu'il n'a plus besoin de nier ou d'affirmer il reste la seule réponse que l'on se donne à la mort qui nous est donné.
L’artiste lui accorde une visibilité même lorsque l'horizon pâlit parmi les ombres appesanties. Au plus profond du soir, à proximité de l'ombre, il y a l’or que le secret souligne par secousses sombres. C’est pourquoi Isabelle Lévénez aime à manier les contraires et l'ambiguïté. Les images, les titres de ses œuvres, les phrases qu'elle écrit sont autant de « jeux d’ombres et de lumières qui définissent la posture générale de l’artiste, développé par les multiples pièces de son travail tournant autour du thème du secret ». Elle nous propose sa réalité fragmentée, ses jeux d’échos entre innocence et culpabilité, rêve et fantasme, douceur et violence. Encres, aquarelles, pastels sur papier, installations, vidéos inventent des narrations fragmentées qui laissent surgir par doses homéopathiques un trouble issu des entrailles de l’être.
Celle qui fut influencée par les odalisques et les Vénus déshabillées de l’art classique a trouvé en elle des « images » de ce secret là où pourtant semblait donné à voir. Leurs traces sont présentes dans ses dessins inspirés de tableaux anciens (tel que « Roger délivrant Angélique » d’Ingres. Mais plus généralement les traces de ce mystère demeuré enfoui se retrouvent partout et jusque dans ses œuvres vidéo dans lesquelles la couleur et les questions de maquillage prennent tout leur sens. La dissimulation du visage et le déguisement constituent des motifs récurrents. Une vidéo montre le visage peint de l’artiste dans les couleurs du drapeau français.. La relation à la tradition inspire donc tout le travail d’Isabelle Lévénez comme l’inspire aussi (cf ci-dessus) le grimage des supporters qui expriment jusque dans leur corps leur rapport à une identité nationale. Mais ce travail en rappelle d’autres : des phrases écrites à l’encre rouge ou bleue y sont imprimées à même le corps. Couleurs et mots adhèrent à la peau sous forme de métaphores. Elles ouvrent sur le secret de l’identité avec la question suivante : quel sens accorder à ce secret derrière ce qui s'en s’affiche ?
Pour autant chez elle ma réalité du masque ne se limite pas à un effet de façade. Le jeu entre le montré et le caché demeure plus complexe qu’il n’y paraît. Dans « La robe blanche » Isabelle Lévénez tourne sur elle-même le visage couvert de peinture blanche. Mais si le plus souvent dans ses vidéos l’artiste aime se cacher derrière des masques c'est moins pour effacer sa présence et biffer le repli sur une individualité que pour laisser place à un creux du réel et de sa représentation. Le masque de peinture devient le contraire du leurre. Il ouvre la « persona » par un miroir neutre où paradoxalement chacun peut se découvrir. Le titre d’une de ses œuvres « Je, tu, il » est d’ailleurs explicite. Ce qui fit écritre à Charles L Boyer :
« Mais qu’L est-elle ?
Et quel est IL ?
Isabelle L avec deux L et un IL.
L féminin plurielle(s) : +L, plus d’elle-même ; IL masculin unique, masculinique.
L à la recherche de son IL ; IL dans l’attente d’L…
L’IL ! L’IL perdue du continent d’L
Vous y viendrez, vous y venez sur L’IL ».
Dans une autre vidéo célèbre de l’artste - Désir - le corps tout entier est filmé au moyen de filtres. Ils donnent à la peau un lissé évoquant celui du latex. Surgit une texture fantomatique qui sort dle corps e la dimension proprement humaine afin d’atteindre une sorte d’abstraction. Il existe donc dans l’œuvre toute une métaphorisation. Dans la vidéo « Ce que tu as à faire fais-le vite » à l’action nocturne et clandestine comme avec la vidéo « Il recherche elle » dont la lumière verdâtre enveloppe les corps d’une chape caverneuse ambiguë se crée un sentiment d’étrangeté. Et toute l’œuvre d’Isabelle Lévénez répond à cette injonction. Le corps lui-même demeure le mystère le plus immense. Il reste comme elle l’écrit « un espace à découvrir ». Et d’ajouter « Une grande partie de mon travail porte, dit-elle, sur l’individu, sur ce qui le met en question et l’affecte dans sa relation au monde. » Le corps est donc bien au centre de cette œuvre où l’intimité est interrogée au plus profond par le biais d’un neutre et de la distanciation.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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