Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Karine Lhemon

Karine Lhemon
» le site


Mirondella
galerie d’art en ligne

;

Exposition permanente

Expositions thématiques

candidature : info@arts-up.info




KARINE LHEMON PESEUSE DU REEL

par Jean-Paul Gavard-Perret

©Karine Lhemon : nuit rêvée
karine lhemonParfois les lieux vides. Parfois les êtres. Leur visage ou leur corps. Ensevelis sou un magma ou isolés. La femme aussi. Surtout. Totale. L’ordre ou le désordre. Les lignes ou le chaos. L’origine. Du monde. Parfois les choses en leur attente, parfois les êtres en leur mystère. On l’a compris : l’imaginaire de Karine Lhemon est dual et sous plusieurs régimes. D’un côté de la sphère intime où la nudité reste intrigante de l’autre l'espace public où les sites urbains deviennent matière œuvrée par ses habitants mais aussi par la prise photographique. D’un côté le vide et de l’autre le plein, d'une part les corps et de l'autre leur « coquille ». Parfois la solitude ou le conglomérat. Et soudain, à l’inverse de la dualité, tout devient fusion.

Par ailleurs chez Karine Lhemon comme chez les grands photographes l’art ne se partage plus entre le « reportage » et la « fiction ». Et ce même si l’artiste répond à des commandes. Elles sont d’ailleurs pour elles le moyen de pousser plus loin son imaginaire et ses re-constrictions. Rien de baroque ou d’ornemental dans ses prises. Pourtant souvent la photographe dévoile ce que le réel possède de plus kitsch. L’artiste s’y introduit en voyeur afin de le métamorphoser. S’inscrivant dans un lieu, à l’inverse d’une Sophie Calle, elle lui donne son propre ordre. Entre le territoire investi et sa prise de vue s’instruit une sorte de procès du réel.

La photographe en respecte la complexité sans jamais le dénigrer. Au contraire elle lui donne une forme de majesté par le supplément d’âme qu’elle accorde aux êtres comme aux objets inanimés. Ce n’est plus la
fonction pratique des choses qui est retenue mais leur matérialité. Beckett nomma cela la « choséïté » de l’image. Et celle-là évite tout son relent d’idéalité. Prenant « du » réel, la photographe instruit son
décalage. Parfois en isolant ses éléments de leur contexte par le biais du fragment, parfois par des plans de grand ensemble comme si dans ce cas nous ne pouvions tout l’embrasser. Dans les deux cas l’artiste nous
renvoie au dedans de ce dehors : le réel devient donc ce qu’il est : une fiction intime.

Karine Lhemon n’a donc cesse d’interroger le réel, de le saisir et le retourner pour qu’il se rappelle à nous par delà l’effacement que son frottement quotidien produit. La photographe en devient la peseuse ainsi
que celle de nos processions nerveuses ou abasourdies, cérémonielles ou dérisoires. Elle ouvre le chantier de leur vocabulaire afin que non seulement nous suivions mais que nous nos comprenions nos territoires et
leurs dédales. Surgit un effet étrange, paradoxal et inattendu. Sur les photographies la pesanteur ne s'installe pas plus. Car l'artiste n'a qu'un but : fatiguer la pensée, la faire entrer en apesanteur pour que le réel succombe dans un mouvement de chute libre - à peine - retenu.

Chaque épreuve est donc un seuil. Paisible, légère la lumière coule par son interstice. Elle annonce le temps de l'interprétation, de la fin de l'exil. Parfois non sans humour, la distance. Les deux créent une impression de liberté. Sans doute parce que l’artiste refuse le poids de ses bagages. Dans ses photographies seule la lumière vibre sur un monde net et vif. C'est depuis leur horizon qu'il faut donc regarder : à savoir où l’artiste dédouble les images familières et rassurantes pour les métamorphoser en cérémonies païennes. Celles-ci passent parfois à travers d’autres rituels plus secrèts où la femme par ses poses redevient ce qu’elle est : l’origine du monde.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.