JACQUES LIZENE ET LES FOIRADES : PORTRAIT DE L’ARTISTE EN VIDANGEUR
par Jean-Paul Gavard-Perret Jacques Lizène - Edition "Yellow Now"

«Chaque jour, je fais pire, comme le disait Picasso.»
Jacques Lizène
Les êtres qui possèdent une véritable faculté créatrice n’ont pas besoin de chercher une personnalité, un procédé nouveau, une représentation nouvelle : l’originalité est en eux. Jacques Lizène est de ceux là. Depuis 40 ans, par une multitude de petits gestes dans tous les domaines artistiques en peinture, sculpture, cinéma, vidéo, performance et même chanson – l’artiste qui s’est autoproclamé “Petit maître liégeois de la seconde moitié du 20ème siècle”, affirme son concept de médiocrité comme un dogme, et en fait un outil redoutable d’efficacité pour remettre en question les idées, les valeurs, les systèmes, les acquis, tant moraux qu’esthétiques de nos sociétés comme un aperçu la remarquable anthologie publiée aux éditions « Yellow Now » qui illustre l'importance de sa production.
Le « Petit Maître » est donc le personnage que l’artiste bien connu des cafés liégeois (…)s’est crée en tant que son propre substitut dans le domaine de l'art. S’il revendique « la médiocrité » comme absolu artistique c’est parce qu’a priori elle offre la plus grande liberté puisque personne ne viendra lui contester ce positionnement… Le procédé est aussi habile qu’ironique : le fiasco devient une position idéale qui si elle capote ne peut ouvrir qu’à la réussite !
Dès 1966 avec "l'art sans talent" Lizène s'est donc imposé une paradoxale ambition qui fait de lui un cousin éloigné (mais pas tant que cella) de la pataphysique et il compte parmi ses devanciers quelques artistes incohérents : Raoul Colonna de Césari ou les représentants (pré-dadaïstes) de l'art « Zwanze » bruxellois. A coup de riens, forgeur du presque nul et posté sur l’équation du médiocre Lizène fait du rire le résultat de son alchimie saisissante. L’artiste fait mieux que dépasser les limites : il les parasite c’est pourquoi cet homme à antennes inquiète, attire. On peut même découvrir chez lui une forme de génie jamais maquillé et qui ose la mauvaise mine qui effraie les habitués des serres chaudes des modes et des écoles. Sachant que « le beau est toujours bizarre » (Baudelaire) il n’hésite jamais (au contraire) à l’extirper d’om on ne l’attend pas : des rues sordides, des rebus et de toutes les formes de la prostitution.
Son travail se caractérise par une violence radicale loin de tout chic et sous forme de blague. Il crée une pratique autonome jusqu'à l'autarcie qui l'amène (en 1977) à devenir « son propre tube de couleur » et à peindre avec sa matière fécale. C’est là une sorte de dandysme particulier qui fait que tout est bon dans le cochon comme dans le charcutier et qui désamorcent les prétentions de tous les asticots qui mordent à ses hameçons. L’idée de la médiocrité est donc pour lui « une immense générosité, cela permet à tout d'exister ».
Lizène sait que seuls les abrutis voient le beau dans les belles choses. Il propose donc un autre point sur l' art contemporain afin de ne pas nous rouler dans la farine mais de nous mettre littéralement dans la merde pour prouver que l' art est autre chose que le culte de l' erreur ou un mensonge. A côté d’un Koons et de ses monstres et d’un Viola aux écrans plus grands que des écrans le liégeois dégoupille l' art pour des déflagrations iconoclastes. N’aimant que sa liberté et par son art poétique à la fois il continue de créer et annule tout. Il nous montre aussi comment l’art et ses critiques manipulent. Il rappelle que le premier est comme un puits sans fond : plus on le creuse, plus il échappe. Plus on le traque, plus il devient pontifiant. C’est pourquoi sans cesse il modifie ses approches : à la merde il a substitué d’autres rebuts et vidanges.
Evitant l'esthétisme, la décoration il prouve qu’il existe une forme d’art belge particulier : celui de ces irréguliers qui abordent les questions sérieuses avec humour et distance, qui utilise la dérision et le « mauvais goût », la trivialité pour traiter d’idées complexes. Lizène n’a jamais peur du grotesque et cela fait sa force. Sur tous supports, ses œuvres expriment décalage et la dérision. Cela lui permet de montrer « l’état de ce qui est entre le grand et le petit, entre le bon et le mauvais » et de monter en épingle « l’insuffisance de qualité ». Bâtard parmi les bâtards son outrance échappe à tout regroupement, à tout courant. Il n’est pas de ses poseurs qui par sa dimension triviale chercheraient à épater le public. Son étrange théâtre n’a jamais pu être récupéré. Le « minable » et « nul » propre à revendiquer la médiocrité, le ratage, l’inefficacité sont chaque fois à réinventer. Et Lizène ne s’en prive pas.
Il continue à sa manière, sans doute plus radicale ce que Rops, Magritte, Bury ou Mariën avaient indiqué. Par exemple sa vidéo « Sexe marionnette » (1977refaite en 1993) présente son sexe tenu par une ficelle aussi triste que gai mais toujours jouissif. Ce théâtre de ficelles rappelle deux œuvres de Rops, « L’Homme au repos » et « L’Homme au travail » et les dessins érotiques de Magritte entre autres celui du visage qui présente un long appendice « bito-nasal » ou celui d’une main qui agrippe le fût d’une cheminée d’usine crachant un petit nuage tel un sexe en érection. Il existe dans tous ces cas le même enjeu que dans les usines miniatures des « Sculptures nulles avec fumigène » (1980-1988). Elles crachent aussi leur petit jet de fumée en dispersant une matière qui perd toute fonction séminale.
L’art est donc bien ce qu’en dit Lizène lui-même « la sincérité du mensonge ». Ce mensonge (ou cette vérité) crée chez lui un équilibre étonnant entre le morbide et la joie de vivre. Entre le mortifère et la renaissance. Le « statement » (1965)annonce « Je propose à l’espèce humaine de s’éteindre gentiment à jamais en cessant de procréer » il est ensuite relayé par des performances tel que « Volet clos. Noir funèbre. Pose d’une fenêtre morte » (1970) et la même année avec sa vasectomie, opération de stérilisation irréversible. Mais à l’inverse l’artiste multiple les ardeurs vitales. Dès 1971 avec « AGCT » il recense le plus grand nombre de visages toutes races confondues et dans ses « Sculptures génétiques » (1996-2008) collages photographiques et sculptures mixent l’espèce humaine et ses représentations artistiques à travers les âges.
Aux contraintes aux entassements répondent des propositions inversent dans un jeu d’équilibre et de déséquilibre continuel au sein de réactualisations tous médias confondus. Chez lui le « remake » reste une marque de fabrique car il permet une ritualisation de la manière d’agir au sein de sa propre production. Et peu importe si cela gène les pisse-vinaigre. Sur leur vinaigre Lizène rajoute une « mère ». D’autant que cette manière de procéder ne l’empêche pas de fabriquer sans cesse de nouveaux tacots. Et si le motif de la brique rouge présent déjà dans la peinture à la matière fécale (1977) se réfère bien sûr à Mariën et Broodthaers, la référence à Magritte demeure capitale pour Lizène.
Pourtant, avec le temps, l’œuvre se rapproche d’une esthétique plus « trash ». Il se rapproche du Gelitin aux photographies de crottes formant des lettres de l’alphabet ou du Andres Serrano aux photographies des étrons de diverses espèces animales. L’artiste belge trouve là un moyen à la fois d’être célébré dans l’infamie et de célébrer l’infamie proche aussi en cela d’un Gasiorovski par le recours à sa propre matière fécale comme matière picturale. Et la formule autarcique citée plus haut « être son propre tube de couleur » prend tout son sens de « litote » savoureuse (si l’on peut dire).
Est-ce à dire que peinture à l’excrément (ou la peinture de merde) conduit à l’abîme d’un renoncement. Sans doute pas car en transforme la matière fécale en regard il ne cherche pas à annuler son regard. L’artiste démonte la sublimation de la peinture dans le geste parodique du retour à l’état de nature qui peut concrétiser aussi le désir de l’artiste de son propre rejet.
L’humour, la facétie créent ainsi de fantastiques – et au sens premier – foirades. Et Lizène d’endosser les différents rôles des acteurs du monde de l’art. Il se fait critique en créant sa propre exégèse,curateur lorsqu’il propose le « Partage de cimaise » (1974 et nombreux remakes), historien de l’art lorsqu’il retrace l’histoire d’« Un certain art belge, une certaine forme d’humour » (1993), collectionneur lorsqu’il dévoile sa « Collection virtuelle » (2001).
Véritable odyssée drolatique l’œuvre devient une fiction de la fiction de l’art. Et son cr"ateur va dans ses autobiographies inventées jusqu’à raconter que son père avalait des feuilles d’or pour panser ses aigreurs stomacales ou comment il donna en des idées de scenarii à Woody Allen dans un bar à Venise. Le Petit Maître « ventriloque » donc Lizène et vice-versa. Mais plus que de surenchère narcissique il s’agit de mettre à mal jusqu’au statut de l’artiste. Lizène ne cesse de contester ls position. Son dandysme inversé peut créer paradoxalement une forme de néo-romantisme subversif et impudique : l’idée de raffinement étant dévoyée au profit d’un déplacement des valeurs dans une quête d’infinie liberté. Il appartient donc à l’ordre rare des précurseurs qui sont là quand il ne le faut pas.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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