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Robert Lobet

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ROBERT LOBET : ÉLOGE DU SECRET, « FUCK CONTEXT » ET SYMBIOSES D'ECRITURE
par Jean-Paul Gavard-Perret

On entend souvent dire que la peinture est parvenue à son terme. En dehors de la vision passéiste que cela entend, cette affirmation peut se retourner. Elle tient non au fait que l'art ne produit plus de grandes oeuvres mais parce que les grands peintres chaque fois qu'ils apparaissent cassent quelque chose en elle. Ils ne l'épuisent pas : ils l'altèrent avec belle une autorité et une puissance embarrassante. C'est le cas de Robert Lobet qui balafre la toile comme il pose un doigt frémissant sur un visage aimé. Le geste est donc la cicatrice du peintre.

La passion pour la gravure est inséparable chez lui de celle pour le dessin et la peinture. Lobet est moins intéressé par les reliefs possibles que par la surface que pouvaient avoir les plaques des gravures dont les possibilités de reliefs, de boursouflures par divers matériaux se sont imposées à lui. L'élément proprement « pictural » de l'œuvre trouve donc par cette la gravure une manière de se libérer de l'objet avec lequel elle faisait corps. De la figuration et de l'abstraction le passage se produit vers une intimité subjective. Gravures et peintures propulsent dans le trouble puisqu'elles indiquent le seuil d'un centre où le chemin du regard se perd. Des possibles affleurent sur la toile ou le papier. Un rayonnement perdure et efface les pensées de néant en éliminant les derniers indices externes à la peinture elle-même.

Un tel travail oblige à tenter de redéfinir le seuil de visibilité. Et de la vérité. L'artiste sait qu'elle n'existe pas : Elle ne prend son "lisibilité" qu'avec la forme qui la transcende et la circonscrit car elle-même est inexprimable. A l'inverse le secret est un fond, un fond multiple. Ce qui compte ce sont toutes les lignes et les couleurs qui lui donnent un corps. Reposant sur un mélange de pulsions et de réflexions, la peinture et les gravures de Robert Lobet portent en elles le secret comme elles portent le Fatum de l'artiste entre la lumière et l'ombre, l'intelligence et l'instinct, à travers la chair pensante aussi. Surgit paradoxalement ce qui dépasse le langage pictural en tant que simple outil de communication.

Le secret trouve soudain de l'existence car la peinture de Robert Lobet révèle le cri (parfois muet) de la vie, de l'expérience intérieure. Pour autant sa peinture ne sert pas à "instrumentaliser" le secret. Elle remonte vers lui dans l'épreuve du temps et de l'indifférence de regard peu aptes à recevoir ce que l'artiste montre et découvre. Il faut en effet un travail de patience pour pénétrer tout le réservoir pulsionnel de l'œuvre. Celle-ci livre (mais pas forcément prête à l'emploi) ce qu'on peut appeler l'expérience vitale majeure. La peinture passe entre les mailles sinon de l'invisible du moins de l'interdit et n'escamote plus ce qui sur ou sous détermine l'être. C'est le moyen de légender la vie intérieure afin de lui donner plus de consistance et de nous permettre de glisser de l'ombre à la lumière. Stries, nappes, lignes : soudain la coque du scarabée éclate. Demeure le nécessaire vertige que propose l'artiste : se faire, se défaire au milieu des remous. Surgit le flot, le tremblement, une combustion intime, une adhérence étroite à ce qu'il en est de l'être en son rapport au monde. Il y a un arrêt, un verdict circonstancié, l'axe violent d'une peinture qui nous dit "vois" et qui nous prend aux tripes dans son abstraction qui n'est plus une manière de détourner du monde mais de plonger dedans.

Ses secrets nous convulsent, nous blessent, nous renvoient aussi à ceux qui nous habitent et dont nous-mêmes nous ignorons la présence tant l'inconscient nous trompe et nous domine. Dans ses peintures comme dans ses gravures le créateur prouve que l'art plastique ne vit que de ses altérations. Il se développe non en engendrant des monstres - œuvres informes et sans rigueur - mais en provoquant uniquement des exceptions qui deviennent des lois. Du moins les siennes. Sa destruction, reconstruction, son « fuck context » demande un degré supplémentaire de recherche. L'abrasion permet par exemple de graver en relief et non en creux. Reliefs, ajouts, déformations nourrissent alors l'imaginaire et désenclavent l'œuvre entière de tout risque d'impasse. Se découvre alors chez Lobet l'affirmation d'une exception à la règle commune. L'artiste est de ceux - rarissimes - qui ayant touché une limite ont réussi à la déplacer pour la fixer plus loin.

La force de l'œuvre n'est donc pas éloignée bien qu'utilisant d'autres voies – de l'expressionnisme abstrait américain qui à la même époque explorait les mêmes recherches. On pense à Rothko en particulier. Cette puissance tient à une intimité sans intimité, à ce dedans rongé et rongeur d'un dehors qui toujours se reconstitue. Lobet sait toujours trouver la puissance impersonnelle ou plutôt « hors contextualisation » (ou si peu) afin de donner une forme qui retient. L'impasse de la peinture est en conséquence une nouvelle fois franchie car l'issue se situe dans l'impasse que Lobet accepte de reprendre. Il sait s' « abstraire », se passer de certaines conventions même si ses découvertes s'appuient encore sur de vieilles conventions qu'elles ébranlent. Dans certaines gravures tout se limite parfois à quelques traits. Jouant avec la matière et ses épaisseurs, l'artiste laisse apparaître des sortes de brûlures incises dans la force vibratoire de grands aplats de couleurs. Cela crée un fragile équilibre – ou déséquilibre. Il se dégage de la force de la matière, de ses « bulles » lourdes remontent à la surface pour venir y respirer tandis qu'une parfois des mots entretiennent encore un bref rappel de ce qui tient à peine à une contextualisation.

Ajoutons aussi que Robert Lobet est un peintre nomade : il traverse les écritures masculines (René Pons) ou féminine (Corinne Hoex). Il s'en saisit pour aller plus loin pour les marquer de sa propre empreinte et sur des supports de matières différentes en fonction des thèmes et des écritures de ses compagnons de voyage. La couleur vient accuser certaines tendances des oeuvres choisies. Elle fait par exemple reprendre des couleurs au langage de Pons. Mais à pas comptés : l'artiste n'est pas une de ces voyageurs pressés qui enchaînent les oeuvres comme des halls de terminaux d'aéroport. Il se met à l'affût ou plutôt en disponibilité afin de " cadrer " les écritures qui l'intéressent sans pour autant les " retoucher ". C'est sa manière de remettre en jeux la présence d'auteurs qui sont souvent – et à tord - hors champ ou hors jeu.

Ce que nous découvrons est un entre-deux de la peinture et de la poésie en un lieu qui donne aux écritures une autre dimension à son habituelle " rubanisation " . L'artiste la déconstruit. Il taille ce que l'écriture génère de haies trop régulières afin de la transformer en paysages dans un vagabondage ou un flux. Les mers de glace ou les gratte-ciel de l'écriture se craquèlent sous la poussé du créateur. De leur dures réalités surgissent d'autres circulations de charges par la couleur, les formes, les rapports d' " échelles ". Ils construisent picturalement un bouleversement de ce qui est dit et que Robert Lobet rend frénétique en ses fragments investis du temps de la pérégrination.

Le créateur, à travers ses empreintes picturales, invente une autre proximité aux écritures visitées. Il offre en conséquence les diverses imbrications dont chaque texte est porteur jusque dans l'inconscient qu'il traduit et qui en même temps lui échappe. La corrosion d'une telle intervention provoque un effet semblable à celui de la traversée d'un éléphant (élégant, gracile et non de fore) en un jeu de quilles.

En résumé l'œuvre reste d'une beauté poétique inépuisable. Elle est, par sa nature même, une étonnante base théorique comparable à celles des expressionnistes américains mais aussi à celle – plus proche de nous - d'un Cy Twombly. A l'inverse, par certains aspects, on peut la rattacher aux conceptions de Masson ou surtout d'Ernst. Comme chez lui il y a dans l'œuvre de Lobet des fenêtres qui ouvrent sur un abîme borné parfois de mots de poètes. Corrosions, propulsions créent des dynamiques très particulières en tension verticales ou horizontales et en de mystérieux alignements loin d'effets de miroirs ou de doubles.

Tout semble donc se construire - loin d'une fabulation artificielle - avec une conscience vigilante et une ferme attention « immobile ». S'appuyant sur des choses vues, sur des oeuvres croisées l'artiste trouve dans ces provocations extérieures de quoi nourrir en lui l'apparition d'une présence imageante inquiétante. Le hasard des rencontres crée donc la nécessité de l'œuvre où parfois les silhouettes incluses (dans ses dessins) renvoient à des existences anonymes. L'artiste les restitue à travers des images insidieusement présentes mais capable d'exercer la force provocatrice dont elles sont porteuses. Il provoque dans l'œuvre une folle et impalpable saveur de vérité, une vérité impersonnelle, étrangère aux formes de la société et de ses spectacles. C'est peut-être mettre là dans l'œuvre un excès d'espoir… Mais tout compte fait n'est-ce pas ce qu'on cherche et qui fait l'importance de ce travail ? Le secret qu'il nous laisse demeure une indiscrétion à l'égard de l'indicible.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.