LUO DAN : TRISTE ET BLESSÉ
par Jean-Paul Gavard-Perret
Luo Dan China route 318 Three Gorge Zigui Hubel (courtoisie Galerie Taïs)
Avec ses paysages fixés dans les brumes et leurs personnages au regard perdu vers l'horizon ou fixé et vide face à l'objectif, Luo Dan est de ceux qui avait déjà prévu la crise du capitalisme post maoïsme.
Désenchanté presque par avance le photographe montre un Chine déboussolée. L'artiste se met en réactivité face à un développement économique exponentiel mais inégalitaire. Il est d'ailleurs est parfois critiqué à cause de ce regard désabusé. Mais n'est-il pas de fait le parfait exemple d'un futuriste lucide ? Par son approche l'artiste illustre le développement à bascule d'un pays où 1 % de la population s'enrichit au moment où les 99% autres ne peuvent que constater une sorte d'état déliquescent. La pratique d'un capitaliste sauvage n'offre de solutions qu'aux aventuriers de tout acabit. Entre autres selon Luo Dan : " les anciens politiciens proches du pouvoir maoïste qui se mêlaient à d'anciens prisonniers". Les valeurs d'avant sont certes détruites mais celles qui les remplacent ne valent guère mieux. Elles font la part belle à l'argent, à l'individualisme outrancier et à des joies bien éphémères pour la majorité de ceux qui n'en recueillent que des miettes.
Luo Dan ausculte les failles d'un système dont il comprend les limites.
Il trouve une nouvelle façon de présenter l'échec d'un système qui n'incline en rien vers la générosité. En ce sens ses photos restent capitales car elles soulignent le rôle essentiel des apparences dans la création de la "valeur". L'artiste a appris chez les photographes américains une manière de saisir le réel qui ne se paye pas d'effets même si ses œuvres restent savamment construites et animées du sourd fleuve intérieur qui anime ce créateur. Luo Dans demeure le plus sophistiqué et le plus délicat des photographes chinois. En se concentrant sur l'humain il le soulève ou l'écrase. On retient son souffle face à des séries qui gardent la force d’extirper l’énigme d'un monde secoué de spasmes. Le noir et blanc comme la couleur semblent illustrer une lutte, un geste désespéré d'une résistance larvée. Luo Dan fait donc éclater les masques du “ je ” économique. Il éclaire l’opacité du règne énigmatique de l'apparence en de longues vibrations de lumière.
Du simple regard d'un enfant surgit la trace et l’ajour d’une existence prisonnière. Elle permet une sorte d'évasion, de soulèvement de l'intérieur prêt à se concrétiser en révolte même si, pour le moment, elle ne fait que moutonner placidement.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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