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Isabelle Lutz

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Artistes : 1001 conseils
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de Céline Bogaert

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ISABELLE LUTZ : LA FEMME ET LA VILLE
par Jean-Paul Gavard-Perret



Traits aigus, géométrisme marqué. La femme, la ville. La première est dedans sans y être. Y semble déplacée, presque hagarde et en quête d'un regard. Le but paraît simple : mettre en rapport l'être et son décor. Il y faut du temps. L'artiste elle-même l'a pris avant d'oser s'engager dans cette aventure et s'y consacrer "physiquement". Il s'agit de questionner autant le paysage que le féminin. Lui donner corps - un corps particulier - en montrant des liens qui permettent de s'interroger sur le pouvoir de l'image, la poétique de la ville et celle du désir et de l'attente.

Une telle tentative revient à dessiner non seulement "du" paysage mais un regard, une pensée. C'est une quête qui à partir d'un point géographique urbain (on semble parfois reconnaître l'aspect postmoderne des nouveaux quartiers de Genève) permet de filer le monde. C'est aussi soulever les images, leurs couleurs pour les remplacer par d'autres à la manière de Cézanne lorsqu'il remplaçait la montagne par des rectangles.

L'objectif est d'introduire non le mais du motif dans une langue qui permet de montrer une certaine solitude. Une solitude sourde. Peu à peu, la focale du regard se déplace des lignes de perspectives des édifices urbains sur ceux de la femme. Le même géométrisme les déclinent mais selon une présence qui met bien en opposition la ville et la femme. De cette expérience "picturale" surgit l'exploration et la traversée des écarts.

L'artiste plonge indubitablement dans un travail des limites du langage puisqu'on est à la frontière de deux univers : celui de l'être et celui qui l'entoure et qui ronge, rogne mais parfois magnifie la femme. Ses formes aiguës mais sensuelles devient le moyen de saisir l'articulation d'une expérience sensorielle à une autre. Isabelle Lutz reste sur le fil du rasoir entre la littéralité la plus forte possible et le nécessaire transfert réflexif qu'installe le langage iconographique.

D'où la quête perpétuelle du transfert, d'une incrustation de la femme dans la ville. Mais cette confrontation ouvre chaque fois un abîme entre les images et les choses, le paysages intérieur et le décor. Plongeant dans ce gouffre (amer ?) avec toute son énergie créatrice, Isabelle Lutz se livre à une poursuite et une pénétration inédites au sein de couches qui ne sont pas seulement sédimentaires mais qui appartiennent à des zones obscures. Elles sont faites d'arrachements et d'excroissances au sein d'un langage géométrique poussé à ses limites.

L'œuvre garde par sa structure même une brutalité nécessaire. Au départ et pour assurer cette brutalité l'artiste peignait directement avec les doigts sur de grands formats. Mais peu à peu – et se souvenant sans doute de sa formation d'architecte – l'artiste a épuré naturellement sa technique. La finesse des lignes n'édulcore en aucun car la brutalité première. Au contraire elle l'affine, la rend plus violente, incisive. Ses femmes maigres presque anorexiques au regard famélique semblent les errantes de la cité qui n'a plus rien d'humain – ou si peu. De telles femmes par leur regard ressemblent plus à des icônes qu'à des portrais psychologiques. Elles sont un peu les Saintes d'un univers athée, sans âme. Elles possèdent une puissance de transfiguration quasiment « religieuse ».

Preuve que cette peinture dans sa figuration est plus complexe qu'il n'y paraît. Isabelle Lutz laisse survivre un paradis ou plutôt son ersatz et le non dit de l'existence. Les femmes restent suspendues au monde ou plutôt la façon dont elles s'y appuient est significative. Elles sont un départ pour un élargissement cosmique au moment même où pourtant le paysage urbain garde vocation à tout bloquer. Parfis les corps semblent prêts à basculer vers la transparence, si loin, si près de notre univers. Ils résistent pourtant. Ils semblent en partance vers des sentiers où marcher ne suffit plus mais où ils pourraient rejoindre une nouvelle Odyssée dans laquelle la femme ne serait plus une Pénélope du XXIème siècle.

Demeure un fatras (organisé) de lignes comme surface (d'une culotte vue en transparence) ou limite.. Chirico n'est pas loin et la Mariée de Duchamp non plus. Dans sa simplicité de lignes chaque toile révèle des potentiels : l'image à penser au delà du principe de surface : la densité, la brèche, le passage. En leur pulsion les lignes dépassent leur propre rôle. La vie qui accouche - comme une des toiles peut le suggérer : devant les jambes écartées d'une femme un enfant semble s'exhausser de ta source féminine profonde tandis qu'une main le guide. Cela suffit à dire un inexprimable et l'extraire du chaos.
Tout sans l'œuvre reste en sous-jacence pour mieux avancer. Lignes et courbes font ce que les mots ne font pas même. La plasticité roide recueille les sensations de manière abrupte. On est dans la retenue pas dans le sentimentalisme. En cela l'artiste serait bien la fille parfaite de la ville de Calvin. Les lignes créent, cherchent sans tapiner, sans se griser d'elles-mêmes mais pour atteindre ce qu'il en de l'être au coeur des incertitudes et des défaillances.
Il faut de l'instinct mais toute la sagesse d'une vie pour arriver à créer de telles œuvres. Nous sommes - par delà les fantasmes -au cœur d'une relation traumatique entre l'être et la ville. Comme les femmes - tout sauf superficielles - de l'artiste nous y sommes insérés. Haves et squelettiques les femmes de Isabelle Lutz témoignent qu'au sein de "l'immonde cité" (Baudelaire) la vie ne peut pas se renier elle-même. Certes, il n'est rien de vivant qui de néant procède, mais tout ne peut s'éprendre du néant. Il existe ainsi dans le langage pictural de la créatrice l'incessant afflux de l'être qui répond à la plainte sans mesure de l'Origine.
Presque impalpables les silhouettes mettent à nu ce que la conscience masculine ne veut pas entendre tant il existe dans le mâle un déni de savoir et un immobilisme. C'est là un des problèmes passionnants auxquels ouvre l'oeuvre. En effet à un instant donné la peinture paralyse le mouvement de la ville mais en même temps met en branle une force qui va. C'est pourquoi l'artiste a tant de mal à figer chacune de ses silhouettes de manière définitive.
Chacune d'elle repose sur la totalité de celles qui précèdent. L'idée qui requiert l'artiste est celle d'une continuité segmentée. Elle ne conteste pas au chaque toile sa valeur de petite unité, de petite image unique mais elle l'inscrit dans un ensemble en voie de constitution. Il s'agit peut-être de découvrir la permanence fondamentale d'une conscience retrouvée à travers le mystère du monde jusqu'à revenir à soi, à l'ouverture, à l'origine pour trouver la justification à l'existence.

Contrairement à Baudelaire, déjà cité, Isabelle Lutz ne croit pas que "l'âme lyrique fait des enjambées vastes comme des synthèses". Sa création participe à l'alchimie de la lenteur. Dès lors face à tous ces philosophes du temps qui tordent l'aiguille de la boussole en niant l'homme au nom du scepticisme, qui ne brandissent que les constantes défaites de l'âme, la créatrice redonnes du corps à l'âme, de l'âme au corps en refusant le renoncement dans la recherche de fulgurances.


D'où ce dialogue sous l'égide de la femme et de la ville, de la douceur et de l'indifférence. Face à la ville déshumanisée seule la femme permet de parier sur le sens des choses. Elle en devient même l'explication et reprend ainsi ce que Borne disait: "Comment expliquer le sens au sens sans emprunter le chemin de la femme". Elle nous suit des yeux dans les tableaux : ne la perdons pas de vue pour nous extirper des tourbières de béton et conserver toujours en nous un désir d'infini. On pourrait nommer cela faire le meilleur usage de l'amour.

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.