Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Maarten Wetsema


Maarten Wetsema


Maarten Wetsema au travail

Maarten Wetsema est né en 1966. Il vit et travaille aux Pays-Bas et il est rpresenté par :
Gallery Van Kranendonk :

Westeinde 29
2512 GS  Den Haag NL
T. 0031 703 650 406
E. galerie@vankranendonk.nl
Maarten Wetsema : le site


Les images osent à peine se poser à la surface. On distingue les traits, les faits demeurent presque imperceptibles avant de s'amasser peu à peu à travers les destins croisés de deux peintres (Gauguin, Hooper) afin qu'un troisième apparaisse. Il y aura donc juste ces images qui découvrent mais ne montrent pas, qui lancent, par la bande, une sarabande.

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Maarten Wetsema : un après-midi de chien.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

aarten Wetsema : "Daan in the mirror, 2006
maarten wetsema Il est des après-midi interminables lorsque, comme Wetsena, photographe hollandais né en 1966 à Uithoorn, on pratique le "dog shooting" au moment d'expositions canines. Les chiens, ornés de cravates en plastique bleu (fleurs pour les chiennes) numérotées, doivent s'asseoir dans un fauteuil face à l'appareil posé à cinquante centimètres du sol. On repère par exemple les vedettes du très attendu concours d'élégance (Dog Beauty Contest) : Toupie, une pinscher naine de 2 ans, avec sa casquette écossaise rouge, Chanel 5, loulou de Poméranie miniature ou encore Pouic une toy-fox, Toopsie - collier réglable en toile Monogram en coton enduit Louis Vuitton - et les autres. Penché sur son objectif, Maarten Wetsema a fort à faire et le sang lui monte à la tête d'autant que les propriétaires de ses "vedettes" ont parfois plus insupportables qu'elles à l'image de celle qui emmène sa Toopsie "dans le centre aéré pour chiens de New York où elle apprend des tours de cirque en s'amusant avec d'autres amis.” Toopsie a froid et sa maîtresse (femme) la fourre dans son sac à chien Gucci, “le dernier modèle”, et ajoute sous son petit manteau rouge “un pull bien chaud”.Autour, c'est un joyeux bordel. La cinquantaine de chiens s'énervent. Partout, ce ne sont qu'aboiements furieux, et le photographe hurle : “Shut up, dogs !”. Une femme se tient à l'écart avec Diana, sa grosse podenco ibicenco, “ancêtre des lévriers”. Et cela repart pour un tour, si les histoires d'amours finissent mal en général, celles des chiens sont émouvantes : “Diana vivait en meute au sud du Portugal, elle a flashé sur moi, on ne s'est plus quittées, on vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensemble.” Brutus et Max, deux frères welsh corgi, se pavanent, revêtus de tissu Vilmorin, avec Ophélie et sa fille Constance. “Ils ont déjà défilé pour les 20 ans de la Gratounette Spontex.” Oulla-Oups, 14 mois, fait un tabac avec ses lunettes noires “En décapotable, le vent lui pique les yeux, explique Marie-Aimée. Et puis il y a Gaïa, minuscule croisement de jack russell et de king-charles. Catherine cherchait un gros chien à la SPA, elle a fini avec Gaïa dans les bras. Tout le monde l'admire. Un succès fou. Il pleut. Le concours débute. Et Westena fait ce qu'il peut. Mais c'est le prix à payer pour cet après midi de chiens…

Maarten Wetsema l'accepte même si c'est là une manière peu protocolaire de faire son miel. D'autant que la photographie se caractérise chez lui par son caractère précis : composition, équilibre des couleurs, profondeur, autant de préoccupations qui donne un point de vue particulier et qui nous sort de l'anthropomorphisme dans laquelle un tel art est souvent confiné. Le photographe, au fil du temps, a élaboré un concept solide et a mené jusqu’à son terme une réflexion intelligente sur l’image recherchée dans sa série de “dog shoots” qui déplace la notion du portrait. En effet l'être humain est la créature la plus photographiée, or les animaux sont aussi intéressants que les gens. Le photographe néerlandais développe ainsi un genre complètement personnel où il aborde les chiens comme s'il s'agissait de modèles humains. Pour chacun d'eux il fomente un environnement particulier en utilisant chaises et tables dans un espace réaménagé pour eux aussi bien chez lui que avec un fauteuil ou un tapis trouvé chez le propriétaire de l'animal. C'est ainsi que chien et décor s'accorde pour former un ensemble pictural (l'influence des maîtres flamands n'est jamais loin). Et c'est de la sorte que le photographe quête avec patience et sensibilité l'instant précis où ses "modèles" semblent être conscients de leur pose et de la pause : il ne cessent d'être des animaux mais deviennent des personnages avec leur caractère propre. Les chiens de l'artiste ont d'ailleurs été à l'origine de sa quête, en particulier son défunt "Bas" montré de diverses manières même lorsqu'il était devenu âgé de dément. Parfois l'artiste s'implique lui-même dans ces prises ou il se mer en situation avec les chiens tout en évitant les portraits "gnangnan". Mais c'est surtout dans la recherche d'un équilibre entre le chien et l'objet que l'artiste se révèle le plus pertinent. Le chien devient alors un élément majeur autour duquel s'organise les objets les plus étonnants comme des portes en accordéons ou des formes sphériques en plastique

. La photographie n'est donc pas un art facile pour le portraitiste canin qui ne cherche pas à rentoiler les souvenirs et de capter le temps pour les rapatrier vers un éden artistique. Wetsema n'oublie pas que les questions essentielles induites par un long apprentissage, un travail de fond et une technique éprouvée reste le suivant : qu'est-ce qui dans une photographie peut être appelé à faire sens ? que permet de figurer de manière recevable l’intrication du particulier et de l’universel ? Que et comment choisir de réellement révélateur une fois écartée la tentation de l’exotique , du raffiné ou de l’esthétique pour l'esthétique ? Le photographe a compris qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée d’un portrait mais sa « terre » friable. C’est ainsi qu’il saisit les chiens qui leur font face au sein d’un jeu de piste dont on connaît ni le point de départ, ni celui d’arrivée. Bref la photographie, la “ vraie ”, ne mène pas où l’on pense accoster. Et le photographe descend, descend, même s’il a peur que la « terre » lui manque, s’il a peur de la rater, d’échapper à sa force de gravité tant tout semble si précaire en ces "vies de chiens". Mais c’est là alors que tout commence, que les enfantillages prennent fin. Certes les photographies de Wetsema semblent "simples". Pourtant rien de plus complexe que cette apparente simplicité d'où émane une charge poétique rare. Nous entrons ainsi en haute tension et il faut regarder avec attention des photographies où le moindre des objets risque des aventures canines. La photographie fait exploser l’être par les chiens qu'elle expose, qui s’exposent à la prise et son étreinte. A ce titre Wetsema fait preuve d'une vocation fabuleuse : celle de mettre une grâce dans les pesanteurs voire dans la « laideur » de certains chiens tous les sens du terme un charme. Il permet ainsi de pénétrer ce qu’il en est de la trace de vie par l’intermédiaire du chien car il se met à le penser vraiment par un langage qui multiplie les prises et la découvre en avançant tandis que lui s’enfonce avec son regard vers son sujet “ comme à la limite de la mer un visage de sable ” (Michel Foucauld) où vient “ s’échouer ” l’épure de ses épreuves.

L'intimité canine possède soudain une dimension universelle et c'est pourquoi toute cette série quelque chose à dire de l'émotion cérémonielle et « avènementielle » qu'elle suscite au cœur du quotidien le plus cru. Chaque portrait de chien garde ainsi la charge d’inconnu que le photographe saisit et expose dans l’énigme de la photo. Il laisse ainsi éclater les masques du “ je ” animal à l’aune de sa pelure dont il arrache la fixité, l’opacité de son règne animalier. Nous entrons alors dans une « écriture » paradoxale : celle de ce monde de "peaux" blanches, noires, ocres qui rappellent que la photographie est toujours une recherche d’une vérité, la recherche de la vie. Mais cela n’est pas simple car, soit la vérité dérobe la vie, soit la vie dérobe la vérité . Afin de parvenir à ce que Nietzsche nomme le "jargon de l'authenticité", à ce fol espoir de la photographie de lutter face à la réalité et qui est la manifestation de sa lucidité, Wetsema est obligé de prendre des chemins détournés qu'un autre photographe, Maxime Godard, a résumé ainsi : ”j’ai toujours pratiqué la photographie non comme un exercice intelligent mais comme une cuire d’idiotie ”. Le photographe néerlandais s'y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement comme à une science de l’ignorance car il a bien compris que parler de soi à travers la prise canine demande une science particulière dans ce face-à-face où l'amour des chiens tend à faire oublier la connerie d'êtres qui parfois veulent les réduire à ce qu'il sont eux-mêmes: des bêtes.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.