Artistes de référence

Man Ray


Man Ray à Montparnasse
de Herbert Lottman

Cubiste et peintre dadaïste, compagnon de Marcel Duchamp à New York, Man Ray arrive à Paris en 1921 juste à temps pour célébrer la belle époque de Montparnasse. il y restera jusqu'à la guerre. Armé de son appareil photographique, il est devenu non seulement le témoin oculaire de toute cette époque, mais également le photographe officiel de chacun des personnages illustres qui fréquentaient Montparnasse à cette époque. Raconter la vie de Man Ray à Montparnasse c'est donc à la fois faire le récit de ce moment décisif de l'histoire artistique et intellectuelle du XXe siècle, mais également de la naissance d'un immense photographe : il est arrivé peintre pour ainsi dire inconnu à Paris, il est reparti photographe célèbre.

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DEVISAGEMENT DE L'IDENTITE
MAN RAY, DU VISAGE AU PORTRAIT
par Jean-Paul Gavard-Perret

Man Ray - Nusch et Sonia Mosse
(poster disponible chez Amazon)

Il existe, au sein de l'art du portrait photographique, diverses logiques;. Certaines sont capables de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. C'est le cas de Man Ray qui a disait-il "photographié ce qu'il n'a pu peindre : à savoir le visage".  En ses portraits le visage est plus dans qu l'image. L'artiste a compris comment depuis l'Antiquité grecque où visage et masques étaient indissociables, le premier est devenu le centre de toutes les ambiguités selon une logique anthropomorphique de l'art occidental sur lequel le surréalisme de Man Ray a opéré. A savoir provoquer une opération, une ouverture.

En parcourant les œuvres photographiques majeures depuis l'invention du médium, l'artiste a compris comment le visage, plus que miroir, est devenu un lieu de mascarade et de falsification de l'identité. Dans ses portraits c'est la "visagéité" qui l'intéresse : à savoir la nature qui souligne la "fausse évidence" des figures qui  souvent veulent échapper à la photographie tout en désirant - et en portant des masques implicites - ruser avec lui. La vérité du visage est donc un leurre que Man Ray a compris et que sauront exploiter des artistes qui lui doivent beaucoup (Arnulf Rainer, Andres Serrano ou Valérie Belin). Comme lui ils ont su faire éclater les masques et prouvent que tout photographe est celui qui se met "en quête d'identité" en s'arrachent à la fixité du visage pour plonger vers l'opacité révélée de son règne énigmatique.

Man Ray s'est frayé un chemin comme en dedans du visage par effet de surface en de longues vibrations de lumière. Soudain le dedans laisse monter la trace et l’ajour d’une existence prisonnière par l’éclat diffracté de la lumière sur la peau. A ce titre Man Ray n'a jamais cherché  à satisfaire le regard et la curiosité par des images accomplies, arrêtées mais par le gonflement  progressif de leur vibration ou l’amorce de leur extinction. 
Son univers photographique est aussi composite que rare. Le silence du regard devient vibration parce que la trace argentique devient énergie. La portrait n'engendre pas le monde de l'hypnose mais de la gestation. L’être à travers de tels portraits semble étrangement s’appuyer sur l’éclat des couleurs étouffées par  l’empreinte noir et blanc. Celle-ci crée une multitude fractionnée ou le balbutiement d’une ombre à la recherche de son corps tente la reprise d'un  "qui je suis" qui viendrait torde le cou au "si je suis".

Man Ray a donc remis en cause la question du portrait et de l'identité par un  travail de fond à travers les "occurrences" qu'il a ouvertes. Il a prouvé combien par la prise photographique au sein même d'une forme de classicisme, le visage à la fois "s'envisage" et se "dévisage".   Il a irradié (avant Rainer ou plus tard Avedon) le "thème" du portrait de manière particulière. D'une part le créateur ne faisait pas abstraction de ce qu'il en est de l'identité, de l'anonymat (ou de la reconnaissance), de l'écran et du support, du signe et de sa trace.  Mais il a fait mieux. Il a  transformé ses épreuves en "tableaux". Ceux-ci jouent sur la notion de cliché  afin de le brouiller  par ses manipulations et ses transferts.

Man Ray travailla avec l'apparence pour la dénaturer de froideur. Elle perturbe notre regard et ses habitudes de reconnaissance. Autoportraits, portraits anonymes, visages familiers ou extraits de journaux, identités fantômes ou avérées, tout était bon pour lui. Il existait en effet chez le plasticien une absolue nécessité du visage.  Il s'est d'ailleurs souvent appliqué à manipuler la pellicule ou le support  pour une célébration d'un cérémonial faussement grandiose du visage comme le fit à sa suite un Ralph Eugene Meatyard.
Des œuvres  photographiques de Man Ray surgit non un patchwork mais un acte de foi. Il est amasseur de visages capable de souligner les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées. Portraitiste photographe au sens plein du terme, il s’élève  contre tout ce qui, dans son art, pouvait présider  au désastre croissant de l'imaginaire. Il a laissé surgir  une présence que le mot "surréaliste"" lui-même cerne mal.

Avec Man Ray se franchit un seuil. On passe de l'endroit où  tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il faut savoir contempler ses oeuvres photographiques comme un appel intense à une traversée. Elle offre  non seulement  un profil particulier au visage mais au temps. Un temps pulsé  qui se dégage du temps non pulsé, un temps en renaissance proche de ce que Proust appelait "un peu de temps à l'état pur". 

Comme le souligna souvent l'artiste lui-même, le portrait photographique ne demeure plus "métaphore ou reproduction mais la spécification de l'être" sans pour autant que celui-là ne représente une simple thématique.  C'est  pourquoi la définition de la photographie comme  "création absolue par perte de contact avec la vie" de Michel Camus dans "Le feu secret du silence" n'est pas à refuser. A condition que l'on entende comme Man Ray. L'art photographique doit d'abord "abîmer" l'apparence afin de l'approfondir. S'y révèle alors des schèmes élémentaires fomentées en des cérémonies secrètes de bien des chambres noires. Et même si nous ne connaissons pas forcément  les secrets d'alcôve qu'à sa manière Man Ray dévoila avec autant de délicatesse que d'impertinence.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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