Marc Petits : les corps obsolètes
par Jean-Paul Gavard-Perret
Qu'est-ce que la sculpture de Marc Petit met en jeu ? Que produit-elle ? Est-ce de l'autre ou du soi ? Nous pensons y trouver le pourquoi et le comment mais nous glissons seulement d'une pièce à l'autre de l'inconnu vers l'inconnu. Il y a dans l'antre de l'atelier comme dans celui des corps de l'artiste des arrêts, des écarts, parfois des éclatements. Au lieu de le suivre, ce que l'artiste crée parfois lui tourne le dos, remonte le sens tantôt parce que ça ne s'écoule plus, tantôt parce que ça pourrait se répéter. Du coup Marc Petit interroge l'espace et le temps. Il pose toutes les questions à la fois : pas de salut, juste parfois une tête qui dresse son pal ou une forme qui prend assise. Avec de la douleur dedans.
Ce que la main produit ne fait pas que passer la main même si lorsqu'elle s'arrête, se révolte il n'y a plus rien. Où est dans ? Ou est le chemin dans ? Ce qui est devant nous n'a pas de dans mais fait semblant d'en avoir. Mais ce que le sculpteur crée passe pourtant par un dans puisque cela est sorti de son corps pour transfuger dans la forme de corps qui parfois rappellent les silhouettes de Rustin.
Le travail vient de quelque part dans l'artiste mais cela ne suffit pas à en épuiser la question. La sculpture s'attache au corps, en est le lieu. Le lieu intermédiaire. Le lieu de change. Même ce qu'on n'y voit pas nous fait voir. Sans doute parce que Marc Petit sait que notre corps est lié à un monde que nous ignorons et qu'il n'y a rien de plus urgent que d'en tenter l'anatomie.
Mais ce que le créateur ouvre comporte bien sûr un plaisir : la douleur est en quelque sorte déplacée, il y a donc délivrance. Déplacement, retournement, projection. Le trajet de la langue plastique va du réel au virtuel mais c'est, à la base, un trajet physique, un trajet dans le corps.
Et la difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Il y a déplacement de l'un vers l'autre mais instantané. Les mots réel et virtuel sont d'ailleurs approximatifs. Le problème est la sortie vers l'extérieur à travers l'émission des formes qui traduisent et détournent un état physique. Et les choses se compliquent parce que cette sortie est animée par l'imaginaire d'un sculpteur qui sait que ce qui "va de soi" nous masque ce qui est. Il faut aller plus profond. Déplacer. Et le déplacé incite au complet dépassement. Il fait surgir l'autre :notre double. Celui qui ne me dédouble pas (ce serait l'aliénation) mais me double, me rend plus plein.
Toutefois il y a plus. Dans cette œuvre un néant veut être, il veut manger. Il veut avaler et non mâcher, ingérer et non digérer, digérer et non chercher sa nourriture. Il a un corps d'homme à la place du corps d'homme. C'est le néant qui enlève le corps mais l'artiste le métamorphose. Son insatisfaction perpétuelle crée des trous et surtout des troubles dans le corps qui avec le temps fait bloc contre lui-même. Le corps reste pourtant la force avec ses failles. L'artiste le fait vivre par ses travaux en une autre individualité. Vidée de sa force la faiblesse du corps apparaît dans ce que Marc Petit crée. Il rassemble diverses misères en un faire absolu qui chaque fois le pousse plus loin.
La force, l'artiste la tient aussi de ses muscles. Et ce qu'il crée, il le chasse parce qu'il y a toujours une autre vague à estamper, un autre peau à creuser. Cet acte est ce sur quoi les choses sont basées alors que la science et la connaissance les empêchent d'exister. La création élimine la nécessité de se référer à une notion. Marc Petit projette ainsi les vices, la grandeur et la misère des hommes dans ses carcasses. Il nous rappelle à qui nous sommes : de hautes, profondes et de mauvaises bêtes. L'artiste n'a jamais pensé qu'un être a mérité son intelligence et il a raison. Ce sont donc le corps même des êtres qu'il atteint car il accepte de ne plus comprendre les choses les plus simples que les enfants croient savoir. C'est le seul moyen de s'évader de l'étude et de la conscience. Marc Petit sait que pour voir et montrer, au bout du long temps du travail qui a armé son bras, il faut perdre conscience. D'où ses "carcasses" : des pans dansés ou abrutis du tuf de tout. La notion même de corps se retire progressivement remplacée par celle du mouvement infiguré du corps : il a souffert et c'est (sait) tout.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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