Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Marcella Maltais

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up


Marcella Maltais
Notes d'atelier

La réédition du brûlot de Marcella Maltais est de nouveau un succès. C'est dire si ce livre est toujours actuel et d'une verve des plus rafraîchissante, plus de 20 ans après la polémique qu'il suscita à sa première édition.

« La peinture est un chemin, un moyen de connaissance, une ascèse. Les oeuvres n'en sont que la trace, le résidu alchimique... La peinture n'est pas le sujet ou l'absence de sujet : la peinture, c'est la lumière. Pour apprécier un tableau - figuratif ou non figuratif - , il faut se demander si la lumière en est juste. »

"Picasso est un dessinateur. Il a du brio, de l'imagination, mais pas beaucoup de vision-peinture. "

etc.


La Peinture au Québec depuis les années 60 de Robert Bernier

L'auteur:
Robert Bernier a enseigné pendant plusieurs années aux adultes à mieux comprendre la peinture. Il est l'auteur de nombreux textes destinés à des catalogues d'exposition, à des revues et à des journaux. Il est le fondateur, le directeur et le rédacteur en chef de la revue Parcours depuis 1989.

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Marcella Maltais : l'inconnue du Québec

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Marcella Maltais Montmartre (1963)
Huile sur toile 50 X 50 cm
Galerie Lacerte

 

Marcella Maltais, artiste peintre originaire du Saguenay, étudie la peinture à Québec avec Jean Dallaire et Jean-Paul Lemieux, dès l’âge de quatorze ans, puis durant les années cinquante, à Montréal, aux côtés de Rita Letendre et des "Automatistes". Séduite par leur entière liberté de peintre, elle s'engage dans une forme d'abstraction particulière où peut se reconnaître les influences indiscutables de Borduas et de Riopelle. En 1957, Marcella Maltais expose solo au Musée des Beaux-Arts de Montréal, puis s’installe en Europe en 1960, où elle vit alternativement à Paris et dans l’île d’Hydra en Grèce. Dans les années soixante, tous les grands musées du pays du Canada et les collectionneurs achètent ses œuvres marquées par une énergie et une grande vigueur. Marcella Maltais occupe une position privilégiée au sein du courant post-automatiste. De 1955 à 1967 l'artiste Maltais compose une oeuvre riche en nuances, qui illustre son refus d'embrigader l'oeuvre dans une fonction unique, soit expressive, soit figurative, soit formelle. En 1968, l'artiste abandonne toutefois la peinture abstraite pour se consacrer au figuratif. Du jour au lendemain, plus un seul musée ne veut exposer ses peintures "réalistes". Elle se trouve ainsi privée du marché institutionnel. En changeant d'esthétique, elle passe du camp triomphant de l’art moderne et abstrait à celui des perdants symbolisé par l’"art réaliste".En 1991, la parution de son livre Notes d’atelier provoque un débat et une polémique rarement égalés dans le domaine des arts visuels au Québec

« Si j'avais à réécrire ce livre aujourd‚hui, je n'y changerais pas un mot », déclarait Marcella Maltais. Le brûlot de celle qui fait partie des plus grands artistes que le Québec ait produit reste rare dans sa violence et sa radicalité . La maîtrise avec laquelle l'écorchée vive aborde cet exercice, fait d'elle non seulement un peintre mais une essayiste inspirée, sensible, rigoureuse et peu soucieuse de plaire aux maîtres de chapelle. Elle affiche un sens de la formule aiguisé que bien des auteurs pourraient lui envier. En témoigne son approche de Picasso, du groupe le Refus global, de Borduas et de sa descendance. Tous en prennent pour leur grade. « Le Refus global portait merveilleusement bien son nom. Sectaire dans ses partis-pris, GLOBAL dans ses REFUS. Négatif il est né, négatif il se meurt, stérile, sans progéniture, sans même avoir tracé un chemin pour les jeunes générations. » écrit-elle. Et à propos de Picasso elle précise « c'est un dessinateur. Il a du brio, de l'imagination, mais pas beaucoup de vision-peinture». Le livre de Marcella Maltais est l'antidote dont la nécessité se fait sentir depuis longtemps. On y trouve, présentée en un langage parfaitement dépouillé, fruit de la plus authentique expérience, une conception de l'art et de la beauté qui enchanterait Cézanne et à laquelle Platon, Vermeer ou Paul Valéry n'auraient rien à retrancher.

Pour elle pourtant passer de l'art abstrait à l'art figuratif n'est qu'un pas de plus vers ce qui compte.

 

Comme elle l'écrit : "La peinture est un chemin, un moyen de connaissance. Les œuvres n’en sont que la trace, les résidus alchimiques. J’aimerais qu’après un demi-siècle d’obscurité on aime la peinture pour ce qu’elle est, qu’on la regarde dans les yeux et qu’on parle d’elle dans son langage qui est lumière, espace et couleurs. Peindre, c’est exprimer le monde par la lumière.".
On pourrait citer comme une illustration de cette proposition son "Scarabée des glaces" : Peint en 1960, Scarabée des glaces se situe à mi-chemin entre l'abstraction gestuelle, dont elle retient le goût des textures riches et empâtées, et l'abstraction géométrique, visible dans la structuration de la surface en bandes verticales.

Le succès de Marcella Maltais comme celui des autres femmes artistes du Québec (comme Marcella Maltais, Rita Letendre, Lise Gervais et Monique Charbonneau) fut réel, mais de courte durée. Prise en otage par les théoriciens du formalisme, l'histoire de la peinture abstraite les abandonna bien vite en chemin, comme si leur contribution s'inscrivait en marge du cours régulier des choses. Pourtant avant de devenir entièrement masculin, le post-automatisme avait été féminin et emblématique d'une notion de nature où irrationalité, instinct, subjectivité, émergence de l'inconscient avaient permis à ces artistes de se joindre à la modernité dans le Québec francophone de l'après-guerre.

Mais Marcella Maltais a eu par ses écrits comme par sa peinture l'audace de nous mettre au coeur de l'imposture plastique. L'artiste québecoise a prouvé combien beaucoup d'œuvres qui se présentent sous les apparences de l'art ne sont en réalité qu'un moment tapageur dans une démarche qui vise à transmettre un verbiage quelconque. Commentant le Sisyphe II de Jana Sterbak (un support de métal rappelle les structures tournantes dont on se sert en Argentine pour faire griller la viande autour d'un feu de bois) qui précise elle-même l'enjeu de son travail «En réactualisant la mythologie je veux faire une connexion avec le passé et démontrer que nous sommes toujours les mêmes... En tant qu'êtres humains, nous pouvons faire beaucoup de choses, mais il y a des limites. Et ce sont ces limites qui m'interrogent" mais contrairement à elle, Marcella Malytais a été beaucoup plus loin dans ce travail des marges. Car avec Jana Sterbak, nous sommes au coeur de l'imposture. Marcella

Maltais a souligné aussi le problème du terrorisme exercé par les héritiers de Borduas qui contrôlent les arts visuels au Québec et au Canada. Et elle n'a pa hésité à se moquer de Lemoyne qui au début des années 1970 peignait alors avec un bâton de hockey et s'était fait remarquer par ses "coloriages" bleus, blancs, rouges. Il s'est longtemps confiné à ces trois couleurs. Et récemment, mode évoluant, on l'a vu en train de démolir sa maison natale avec l'intention d'en récupérer les morceaux, préalablement coloriés, pour en faire une installation… Le problème est d'ailleurs le même au Canada qu'en Europe quant à la reconnaissance des artistes : seulement 30 artistes québécois sur 15000 ont droit chaque année aux faveurs du Conseil des arts. Il est donc normal disent certains qu'il y ait plus de frustrés que d'élus, mais ils omettent cependant de préciser qu'entre 1968 et 1990, certains noms apparaissent à 20 reprises sur la liste des élus du Conseil des arts et de la Banque des arts. Et en 1987-88, sur les 30 membres constituant le jury de la Banque des arts, 11 figurent sur la liste des artistes dont au moins une oeuvre a été achetée par ladite banque. En 1989-90, la proportion est de 15 sur 50. Et cela ne s'est pas arrangé depuis, au contraire - crise aidant... Quand on connaît des artistes de génie qui ne peuvent même pas rêver de figurer une toute petite fois au bas d'une liste aussi prestigieuse -parce qu'ils savent dessiner, parce qu'ils connaissent les techniques de la peinture- on s'indigne et on prend vis-à-vis de soi-même l'engagement de braquer les réflecteurs sur l'admirable dépotoir.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr


 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.