Artistes de référence

Mariette

Mariette

Né en 1961, Mariette est une artiste plasticienne hors du commun. Art textile, art postal, sculpture...
Son art singulier fascine. Rendez-lui visite en sa maison , un musée étrange et passionnant aux portes de la Chartreuse dans les Alpes françaises, à Saint-Laurent-du-Pont en Isère, à 100km de Lyon, 30 km de Chambery, 30 km de Grenoble.
La Maison de Mariette: le blog - le site

Les poupés de Mariette

...en mal d'enfantement.

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Gisante
l'Eden et après

de Jean-Paul Gavard-Perret

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MARIETTE : DU GOTHIQUE EN L'ART
VEILLÉE NOCTURNE ET FETE DIURNE
par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Il existe dans les œuvres de Mariette quelque chose d’étrange et qui ravit. Peut-être - sans doute même - parce qu’il demeure toujours en de telles images « pieuses » et sacrilèges à la fois une angoisse sourde induite par une présence particulière : celle de l’ange qui veille. Celui-ci devient la présence d’une absence (puisque cette figure n’est que virtualité) et devient aussi la proximité qu’il nous fait toucher et qui demeure d’un lointain, d’un ailleurs. L’univers de l’artiste surprend donc par son étrangeté paradoxale puisqu’elle est familière et douce en même temps qu’inquiétante.

En de tels mont(r)ages apparaît donc un « autre » monde qui n’est pas simplement un au-delà de la vie. C’est, à l’inverse, un en-deçà, un séjour prénatal dont le paradis chrétien ne serait qu’une pâle projection. Et c’est pourquoi de telles images perversement pieuses sont forcément trompeuses. Leur « étrangement » reste à la fois l’orée de l’antique (Lesbos) et la patrie des amantes, de l’endroit où elles aimeraient sans doute séjourner. Alors quoiqu’il n’en soir rien dit et rien montré, l’amour ne deviendrait-il pas le mal de ces paysages rêvés ? Statuettes ou vignettes, tout restera muet. Mais nous avons soudain l’impression indicible de percer la clôture de notre sagesse et de pénétrer nous en un Eden intra-utérin : le Musée de Mariette devient alors plus que reposoir un lieu de naissance qui rappelle ce que Leonor Fini disait de ces œuvres : « je t’ai fait dans mon ventre un don de fièvre ». Ainsi ce n’est plus de l’eau bénite dont on se signe à l’entrée mais d’une eau amniotique qui bout afin que du bout de ce coin de Chartreuse germent des fleurs qu’on aurait oublié en naissant.

C’est pourquoi si les anges de Mariette sont jusque dans leur feinte de proximité merveilleusement irréels ils semblent aussi tenir les seuils d’une porte invisible mais qui nous est refusé par le piège de la beauté offerte. En effet, masculins ou féminins (qu’en est-il du sexe des anges
?) les anges sont beaux, presque intouchables : leur beauté est à la fois l’aimant qui fait se tendre vers lui sa semblable, sa soeur d’amour ou ce qui en tient lieu. Mais en même temps celui (ou celle) qui les contemple semble exclu du mystère du lieu, au mieux il est voué à s’anéantir dans sa contemplation. C’est sans doute le signe que la féminité chez l’artiste triomphe calmement, en une œuvre où il n’existe plus de passivité, où la femme ne combat plus un agresseur : il lui suffit d’être - à travers l’ange - ce qu’elle est, détentrice de la vraie force de vie.. Dès lors, l’homme (le voyeur) ne peut plus croire que cette femme est la simple fabricante d’objets qui répondrait à son propre désir. Il perd son droit divin et de simple cuissage. Il n’a qu’à répondre à l’attente de lui même comme si le voyeur ne regardait que sa propre défaite.

Exit pourtant la peur et la terreur. Certes l’angoisse perdure mais appartient à un autre ordre que celui du risque de la dévoration.
L’image n’est plus la mante religieuse qui attaque provocante et inductrice de fascination, de panique et d’effroi. Et même si la fascination existe, elle n’invite à aucun sacrifice mais pas plus à l’abandon. L’homme ne peut s’engager au dedans du plaisir : il est réduit à une pure contemplation de « façade ». En ce sens et à ce titre, même asexué, l’ange est le nom de l’amour : pas celui que l’on fait mais qui fait entrer en dévotion. En conséquence, l’ange dans sa nudité (jamais promise) ou dans ses vêtements de sacerdoce n’est pas un ange-nature. il ne se réduit pas non plus à être un blason. Que des vêtements le drapent ou qu’il soit nu ce n’est pas tant une puissance érotique qui se dégage qu’une sorte d’attente éternelle, à l’antique..
Ainsi, sans naïveté, avec une ironie innocente, Mariette Pessin monte ses œuvres quelle qu’en soit la nature comme d’immenses décors. On ne sait si l’angélisme est (encore) l’avenir de l’homme, mais dans tous les cas cet avenir n’est plus celui qu’il espérait de ses vœux de désir avant de franchir la porte avide de fermentations qui a priori n’avaient rien de séraphiques.

Mais le voyeur pris à son propre piège sent sourdre aussi un irrémédiable : il serait temps d’agir. Cependant cette incitation n’est que suggérée. Montrer n’est pas jouer. Et montrer n’est jamais pour Mariette Pessin tout montrer : il y a sinon des polichinelles du moins des chérubins dans des tiroirs. Néanmoins le voyeur risque d’attendre encore longtemps pour savoir de quoi il retourne.

C’est pourquoi en un tel « corpus » et au sein d’une communauté étrange où l’ange est en ses multiples - seul au monde le voyeur est « grosjean comme devant ». Il est un corps qui ne connaît pas forcément une tranquillité apaisante là où les corps archangéliques semblent offrir aucune sollicitude sécurisante. Il peut même se demander à quelle sauce il va être manger par l’ange anthropophage dont il ignore la qualité :
gardien ou exterminateur ? Ainsi dans une oeuvre où cette représentation « humaine » est prépondérante l’ange n’est plus le symbole de la réalité désirable et de la fusion mystique à travers les sens. D’une certaine façon rien ne sera sauvé.

Élevée à ce statut – l’ange pourrait paraître désincarnée. Mais de fait le traitement ironique et onirique pratiqué par l’artiste permet de cacher le feu, la fente solaire. Et si l’image de l’ange reste par certains aspects céleste il n’en demeure pas moins qu’elle pèse de tout son poids de chair sur les arpents de vie. C’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté et la force de la représentation dans l’oeuvre de Mariette Pessin. Il n’est d’autre cadre au voyeur que cette figuration à la fois dans le monde qui le fait pénétrer dans une communauté presque étrange et presque. Tel que l’artiste nous l’offre nous ne sommes donc pas sûr que (noir ou blanc) l’ange peut nous sauver tant ils nous regardent de haut en une froideur certaine. Mais parce qu’ils échappent ici à l’iconographie religieuse, catholique et romaine ils nous rendent peut-être à la vie. Leur fréquentation est donc des plus utiles : de tels anges sont salvateurs dans la mesure où ils ne représentent qu’eux-mêmes en leur sorte d’indifférence programmée.

L’artiste n’en « dit » pas plus. Et si ironiquement elle pare ses anges parfois de tuniques sacerdotales, l’humour est là, mais pas seulement lui. Il y va d’une mise en demeure. Il en va d’un culte aussi païen éperdu, d’autant moins factice que c’est une femme artiste qui l’organise. Il ne s’agit plus du fantasme à l’œuvre mais du leurre d’une scénographie religieuse et de liturgie inversée qui affirme une vérité féminine là où l’artiste qui n’est pas nécessairement prête à la dévotion est devenue calife à la place du calife. Reste au voyeur à savoir ce qu’il veut faire de ces images que à la place de Dieu le Père, une Déesse Mère et gothique lui tend. Il lui reste à savoir s’il accepte de devenir « croyant » au sein de cet enfer(mement) qui ouvrira peut-être, car le doute existe, sur un « firmaman ».

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.