Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Francis Marshal


L'artiste et les commissaires :
Quatre essais non pas sur l'art contemporain mais sur ceux qui s'en occupent
de Yves Michaud

L'art n'est plus fait par ceux qui avaient l'habitude de le faire, mais par ceux qui le montrent : gens de musée, fonctionnaires de l'art, collectionneurs, communicateurs et mécènes. Aux artistes se substituent les commissaires : commissaires d'exposition, commissaires à la circulation, commissaires priseurs. C'est le monde de l'art qui fait l'art. L'ouvrage d'Yves Michaud n'use pas de ce constat pour dresser un procès contre l'art contemporain, pas plus qu'il n'y voit le couronnement d'une approche seulement sociologique de l'art. C'est plutôt pour lui la condition actuelle de l'art, l'horizon dont il faut partir pour en parler. Ce qui n'implique pourtant pas un relativisme total. Sans mettre en avant d'a priori esthétique ou moral, ce livre montre que l'art contemporain peut exister tout en s'affranchissant de toute référence à l'œuvre et au public.
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L'auteur
Philosophe, membre de l'Institut universitaire de France, Yves Michaud a été directeur des Beaux-Arts. Il dirige actuellement l'Université de tous les savoirs. Auteur de nombreux ouvrages d'esthétique et de philosophie politique, il a notamment publié L'Art à l'état gazeux et Critères esthétiques et jugement de goût.



FRANCIS MARSHALL ET LES POUPÉES DE FEU

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

francis marshallComplexe et dense l'oeuvre de  Francis Marshall ne cesse d'interroger d'autant que l'artiste se plaît - sous couvert de feinte naïveté - à brouiller les pistes. En tout état de cause, des simples dessins aux mannequins ficelés, de l'infiniment petit au grandiose, l'artiste aura exploré bien des voies qui se révèlent des trouées dans les différents « genres » (arte povera, recup art, art brut entre autres). Les sculptures de Marshall se révèlent comme des pièges à émotions comme le sont celles de Boltanski ou de Louise Bourgeois. Ces derniers ne sont pas sans parentés avec l’artiste qui pousse parfois encore plus loin la dérision et la sidération.  

La force d'inertie de ses « monstres » rigolards ne peut que susciter des interrogations qui dépassent le pur plaisir  esthétique. En conséquence  Francis Marshall réussit à travers les explorations de ses propres fantasmes sinon à nous les faire partager, du moins à nous les rendre obsédants dans une transgression de l’image. Là où beaucoup tente de l’effacer en créant un vide, l’artiste au contraire la rembourre afin de l’étouffer par la pléthore, le surplus qui l’  « engraissent », l’engrossent.  Obsédé par le passé dont certains meurent, l’artiste tente de le dépasser. Il  fait en sorte que cette expérience vécue ait soudain quelque chose d'intéressant à dire et à nous montrer. Ses poupées offrent une suite d'accouplements ou de repliements  qui laissent apparaître des êtres sinon mutilés du moins ligotés et parfois enfermés dans des caisses (cercueils dérisoires et grotesques où ils sont exhibés).  

Ces êtres entravés créent une émotion rare. Celle-ci transcende la pure contemplation « muséale » un peu compassée et respectueuse.  De manière brutale on comprend "de visu" ce que ça cache. A travers ce rappel nous ne sommes que plus soumis à la détresse de ses prisonniers - "nos semblables, nos frères". Nous sommes sidérés (au sens premier) par le désastre que  Francis Marshall fait lever.  L'artiste projette des terreurs, voire cette terreur sans nom  issue des scènes vues ou fantasmées qui remontent du préconscient de l'artiste. Mais croire que l'on surprendrait là le monologue d'un enfant muet qui passerait par ses poupées hypersconscientes ne résout en rien l’énigme de l’oeuvre. Ou disons plutôt que si ce travail n'était que de cet ordre on ne pourrait parler d'oeuvre capable d’ouvrir à une universalité. On est loin ici d'un simple déballage impudique. On peut même dire - mais ce serait là un débat qui entraînerait trop loin - qu'il y a beaucoup de pudeur dans l'obscénité (ou la feinte d'obscénité) de l'artiste.

L’art de Marshall est lourd d’une obsession, d’une hantise de l’entrave dont l’artiste se libère par ses dessins. Certes sa sculpture demeure elle-même  un acte d’entrave, de contention. Toutefois elle ne se limite pas à cela. Derrière la  ligature existe toujours ce que la pression du lien fait surgir. Le corps gonflé à bloc sert à réparer le trauma d'une scène plus ou moins primitive, répulsive mais attirante voire attractive. Une scène incompréhensible pour l’artiste  et qui  a pu entraîner une attirance fatale vers un lieu d’enfermement, d’impossible séparation. Il n'en demeure pas moins que cette scène telle qu'elle est représentée en multiples variations tragiques ou dérisoires demeure ambiguë et inépuisable.

Que font les couples, les êtres emprisonnés ou abandonnés? Jouissent-ils l'un de l'autre lorsqu’ils sont accouplés ? Peuvent-ils éprouver un plaisir onaniste lorsqu’ils sont isolés ?  Nul ne peut le dire et nous sommes réduits à ce que dit Georges Didi-Huberman "voir sans savoir, ou savoir sans voir". Il ne nous reste qu'à  tourner autour du couple ou de la « Caroline « emblématique  de l’artiste  comme des chiens malades, hantés par ce qui nous échappe face à une sorte de totémisation pour notre propre exorcisme.

S’agit-il pour autant d’un cannibalisme mélancolique en action ? Si tant est toutefois que les cannibales soient mélancoliques... On se souvient de cette fameuse réponse de l'un d'entre eux : "Quels cannibales, on a mangé le dernier hier ?".... Ne faudrait-il pas plutôt, face à  l’oeuvre sculpturale de Marshall, se poser à la fois un problème esthétique et philosophique. Le premier remet la question de la place que l'autobiographie tient dans ce travail. A cette question est liée  celle du rapport de la pudeur et de l'obscénité. Mais de fait ce premier problème est en partie contenu dans le second : quel est le prix à payer pour la rencontre, pour l’expulsion ? Question que l'on peut aussi formuler de la manière suivante : à quelle conception de l'amour de tels couples ou solitaires monstrueux renvoient-ils ? La réponse est sans doute pas facile et  l’artiste n'en pipe pas mot.

Cependant la ligature est sans doute nécessaire pour penser l’être, son rapport à l’autre, au monde. Par cette ligature qui n’a rien de celle d’un couturier  l’artiste ne résout pas le sens d'une étreinte - forcée ou consentie.  Signalons simplement que les « mutilations » programmées ne sont pas celles d’une   charcuterie (en dépit de l’effet de saucissonnage). On peut  se demander s'il ne faudrait pas voir en action un spectacle intime plus que social d'une violence enfouie. Surgit une sensation fondamentale à travers une vision réduite à l'essentiel de l'humain.

De fait s'agit-il encore de l'être lui-même ou du seul lien qui l'unit à l'autre ? De ce lien devenu lieu  on ne saura rien sinon qu'il forme ce que Deleuze appelle un "paquet". Ce paquet n’est pas même de chair mais de tissus. Faut-il se débarrasser alors de l'humain pour en finir avec lui ? Faut-il faire un pas au-delà de l'humain pour comprendre ce qu'il en est de sa rencontre avec l'autre ?  Mais c'est là que l’œuvre de Marshall se sépare de celle d’une Louise Bourgeois ou d’un Boltanski. Ces deux là disent tout le mal qu’ils pensent de l'être, Marshall exprime la foi qu'il veut garder en celui-ci en dépit de ses saccages. Et c'est soudain comme si le petit garçon après avoir joué à la poupée recouvrait la parole. Il étend le pouvoir étoilé de ses images, ce pouvoir  qui fait de lui par ses poupées de feu un iconoclaste hors normes,  un dissident incontrôlé.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.