Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Nicole Mathieu

Nicole Mathieu

Nicole Mathieu vit et travaille actuellement à Paris.

Nicole Mathieu : la page Mirondella - le site




NICOLE MATHIEU : EXPÉRIENCE DE LA FRAGILITÉ

par Jean-Paul Gavard-Perret

Nicole Mathieu reprend la phrase de Fernand Léger dans « Fonctions de la peinture » pour définir sa propre tentative plastique aux multiples techniques :  "On n’imite ni ne copie une chose belle, on admire, c’est tout ; on peut tout au plus, créer par son talent une œuvre équivalente". L'effet visuel de son œuvre demeure une énigme. Se colletant à un questionnement fondamental de l'art : que faire de notre relation à l’image, l’artiste "réenchante" la peinture. A travers le jeu des variables sensorielles qu'elle instaure, elle déplace le piège des références. C’est pourquoi il faut se laisser aller à une contemplation qui tient de la perte d’un contrôle. De chaque toile émerge un écart, un écartement loin des syllabus admis. Déploiements, repliements, paysages physiques ou abstraits donc inconnus surprennent par l’émotion qu’ils suscitent. Un espace s’y développe. Un espace s’y clôt aussi. Ou plutôt s’y densifie car  chargé et rempli mais pourtant aérien. Faisant masse il flotte. Paraissant impalpable il fait masse.

Ce que retient l’artiste est de l’ordre d’un insaisissable. Quelque chose qui n'a pas de nom mais qui fait trace et permet de soulever les apparences à travers un transfert de matières et de couleurs qui servent non à « colorer» mais à élever et  « suspendre ». Tout cela vient de loin. D’une longue expérience. Après une formation d’autodidacte sur le modèle vivant, à San Francisco - où elle vit pendant huit ans - Nicole Mathieu suit des études artistiques. De retour à Paris elle suit les cours du soir aux Beaux-Arts. Mais c’est vraiment en 1997 que l’art va devenir pour elle ce qu’elle nomme  « une nécessité intérieure ».

Grâce au portraitiste anglais, Ken Paine qu’elle définit comme « bohème génial dont la force gestuelle de travail m’interpelle » ca créatrice apprend à « oublier » ses acquis. Elle laisse peu à peu libre cours à ses propres émotions et à leur expression plastique. Très marquée par l’œuvre de Pollock, elle entreprend, contrairement à lui, à laisser parler les couleurs dans ses séries abstractives. Celles-ci ne cherchent pas forcément une visée métaphysique. Elles restent avant tout une manière de mettre à nu les sensations. Pour réussir ce pari Nicole Mathieu a su s’éloigner de toute école.  Elle a compris qu’il fallait en sortir pour être soi, pour créer, dans l'indépendance et pour trouver ses marques. Voire de courir le risque d’une certaine solitude afin d’aller vers le recueillement et l’offrir à celles et ceux qui contemplent ses oeuvres.

D'où la présence étrange que suscite ce travail en son émotion que chargent les couleurs. La peinture redevient une descente vers l'inaudible en soi. Il se perçoit en chaque toile et dans la polyphonie de leurs couleurs tranchées, aussi légères que chargées.  Pas d'échappée. Ni ciel, ni terre. Juste des réseaux de vibrations, de fibrilles, d'empilements. A travers diverses strates de mémoire, des traces pigmentées surgissent mais sans nostalgie. Ou une nostalgie qui dépasse l’échelle du temps humain. Face à lui l'oeuvre monte en puissance pour donner de la présence contre l’épuisement. L’espace pictural joue donc contre le temps. 

Les émotions, suscitées, ne sont plus, seulement, affaire de peau là où  pourtant par effet de pure surface l’artiste pénètre dans la camera oscura de l'être. Elle peint pour rappeler à ce derniers des images impensables dans la fragilité capitale de l'oeuvre. C’est dans cette  fragilité que  tout se joue. Mais l'intérêt de l'oeuvre réside aussi en un paradoxe de la perception. Trop se rapprocher d’une toile de l’artiste fait le jeu de son lointain. Quelque chose dans la toile peut se perdre si on ne prend pas une distance suffisante pour la contempler. A distance « respectable » se parle le silence de l'être. L’artiste en fait surgir (dans ses abstractions comme dans ses dessins ou ses portraits) la part d'obscur. Elle la met en demeure, en la montrant en ses orées fraîches et puissantes, de le « parler ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

Fnac_expos2_728.gif