EVELYNE MAZURKIEWICZ : TOUT FEU TOUT FEMME
par Jean-Paul Gavard-Perret
Quel est ce corps qui fait flamme ? Quelle est cette flamme qui prolonge la femme? Avec la sensation d’être en haut, pendu dans le vide, à regarder hors de soi la tiédeur large d'une féminité qui inquiète et rassure à la fois ? Quel est ce corps qui désarticule le regard non avec du plus mais avec du mieux.. Car la rondeur n'est plus le gras, elle est sérieuse. Elle est là pour ramasser les insectes de la pensée qui volent de tous côtés avec des désirs et des envies. Evelyne Mazurkiewicz observe l’agir et du non agir et leurs transmissions sans courroie. Il fait préférer les formes pleines au vide en mettant au point une balance qui pèse le deuxième sang.
La matière malaxée et massée trouve sa forme idéalement caressée. La masse elle-même devient aussi aérienne que terrestre puisqu'elle finit chaque fois avec la légèreté de la flamme. Elle se soulève comme elle nous soulève dans le registre de l'"à venir" - c'est du moins un souhait. L’imaginaire gonfle et lève comme un courant chaud à l’intérieur de l'épaisseur cachée. Du tronc passionné et des membres des femmes on n’ignore rien. On s'y décharne, on brûle. On pénètre le ventre du destin. En sors ce qui est nécessaire à la vie. Evelyne Mazurkiewicz sort le poids de l’être. Après le dégagement l’autre prise, l’autre « explosition". Les plis ne suppureront plus. La peau ne flotte pas : comme mais la vie elle devient volatile. Elle est cavité. L'artiste donne du poids au corps en chute libre. Espace hanté.
Le corps reste sans réalité. Et le réel dans sa réalité n'est pas matière à représentation. Si l'idée est d'érotiser ce qu'il y a dedans : on est bien plus loin que la représentation du fantasme. Tout s'articule selon une circulation dont nous ne possédons ni la clef, ni la maîtrise. Le mutisme du corps se change en une chambre d'écho. Elle met en miroir ou en abîme l'organique et le mental. Chaque sculpture garde son propre silence. Ce que montre Evelyne Mazurkiewicz n'est pas le miroir mais l'en face. Hantise du corps. Sa matière le soulage, lui redonne des ailes bien au-delà de la chair à l'écoute d'un intérieur qui s'ouvre, pivote, suce, draine. Ni charger, ni défaire. Ce serait trop peu. La profondeur est là où l'artiste fouille en caressant son doute et le nôtre. Tout sort d'un tissu mental. Le corps n 'est pas trop lourd pour tout ce qu'il contient d'âme dans son coagulum. On va vers le lieu nu loin des masses.
Enveloppe et écorce. Les bras ont la passion non de l'appui mais de l'embrassade. Ils créent l'anneau de feu. Flamme, air, terre, ovaire. Il te faut la lenteur pour aller aussi loin. Fascination et affection. Rien de narcissique ni ostentatoire. Tout cela au nom - peut-être - d'un principe de solitude première mais un principe qui ne cloue pas l'artiste mais la pousse vers l'altérité. Evelyne Mazurkiewicz interroge les tréfonds. Elle épuise l'apparence par effet de surcharge. Le monde devient un signe que l'art entérine et déplace par le "trop" de réel. Mais l'artiste en fait une "attente" pour demander à celle ou celui qui regarde de le réactiver à travers ce que la créatrice propose et qui ne se "donne" pas. C'est toute la force de l'œuvre : ne pas mâcher le travail. L'artiste ne nous dit pas ce que nous pouvons faire. Son travail n'est pas bavard. Il est plutôt archétypal. Il avance non masqué mais dans le silence.
C'est un interstice, une ouverture. Il avance pour créer un passage. En dépit du poids de sa présence il n'écrase pas il montre où porter le regard, l'attention, la question. C'est en regardant un tel travail qu'on reprend conscience. A nous d'en faire bon usage. Loin du monde, dedans. Indices, proliférations d’intensités. Utopie retrouvée puisque la fantasmagorie bascule du côté de la vie. Il faut entendre par les œuvres l’appel de la tribu des solitaires dont le tam-tam du corps fait vibrer la terre d’une nourriture étrange. Ils sont le mouvement, la rupture capables de créer des émotions nouvelles. Voici l’existence qui se dit par le geste d’offrande. Voici la douceur et le souvenir matriciels de l’intimité profonde, absolue qui génère un apaisement.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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