Artistes de référence

Mei-Tsen CHEN


Mei-Tsen CHEN

Née en 1966 à Taipei, Taiwan        
Après une formation à l'Ecole des Beaux Arts de Taiwan et un cursus d'études d'art en France, notamment à l'Ecole supérieure des études cinématographiques de Paris, Mei-Tsen CHEN expose ses oeuvres en France et à Taiwan depuis une quinzaine d'années.

 



C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale. En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1ggo, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.


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Mei-Tsen CHEN : figures, traces, strates... chemin de l'intime du zéro à l'infini

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

LES REPLIS
photographie, herbes, verni 121,5X71,5 2000

Toute oeuvre part d'une archéologie. Celle de Tsen-Chen Mei plus qu'un autre. Puisqu'il s'agit d'abord pour la photographe de créer une sorte d'archive personnelle. Peu à peu l'oeuvre s'est mise en marche, comme, d'abord, à son insu. Mais les photographies ne font plus étalage d'un souvenir, elles ne se vouent pas au culte de la commémoration : elles représentent une autre forme de traces au sein d'un effet de glaciation, de froideur comme si l'artiste cherchait à saisir un temps qui nous dépasse..

Ainsi au moment où la Chine et Taïwan sont devenus des pays incontournables non seulement sur le plan économique mais sur la scène artistique - qui a tendance à prendre pour argent comptant le meilleur et le pire - l'œuvre de Mei-Tsen Chen appartient à la première catégorie. L'artiste livre la trace photographiée de corps humains repliés sur eux-mêmes, recroquevillés sur leurs propres chairs. Ces plis et replis sont pris au piège du verre et du végétal et figés dans la résine si bien qu'on ne peut pas ne pas penser à l'un des textes les plus pénétrants de Deleuze : "Le pli" en particulier lorsqu'il affirme que " tantôt les veines sont les replis de matière qui entourent les vivants pris dans la masse, si bien que le carreau de marbre est comme un lac ondoyant plein de poissons. Tantôt les veines sont les idées innées dans l’âme, comme les figures pliées ou les statues en puissance prises dans le bloc de marbre." Il existe ainsi chez la photographe chinoise une façon d'observer les choses familières qui transforme le microcosme en macrocosme. On passe de l'organique aux astéroïdes dans l'imaginaire du photographe qui précise comment se constitue l'archéologie de son œuvre : "Différentes formes du sentiment d’exister peuplent le no man’s land de ma mémoire. Si je tente de les répertorier, de les classer, ce n’est pas par souci chronologique, mais selon un ordre affectif ou émotionnel".

Moins que de saisir l'être la photographe s'intéresse donc à son "passage", et c'est ce qui donne à ses photographies leur étrangeté et leur violence. Avec tout son jeu, essentiel, de mise en scène, en boîtes et en plis Tsen-Chen Mei inquiète la vision sous son système d'ensevelissement et de révélation. L'œuvre constitue donc le catalogue de sa mémoire et lui permet d'y répertorier les moments vitaux qui lui importent en leur donnant une "existence" dans l'espace-temps au sein d'une topographie intime. Elle devient une carte en relief du sensible. C'est pourquoi à la manière du géologue découvre dans les couches minérales empreintes et fossiles, les strates successives de résine permettent à l'artiste d'offrir la trace photographiée de corps humains entiers ou dépareillés à la recherche peut-être d'une sorte de continuum à travers les séries ses "fossiles en deuxième état" ou ses "plis" d'où une sorte d'impossible incarnation. Avec une chaleur sans doute plus loin, plus bas, là où la figuration s'ensevelit comme si elle voulait préserver un mystère, voire un mystère érotique en un hiatus, un écart qui permettent, non de toucher à une intimité, mais à une sorte de vide en soi. A ce titre la photographie n'est plus miroir, ce n'est plus elle que nous regardons, mais elle qui nous regarde, nous glace et nous avale congelés sans nous donner de réponse.

Mais n'est-ce pas là une des manières de pousser la vérité dans l'immobilité des gisants, dans ces retranchements et plis où Éros rode mais où Thanatos n'est jamais loin, bref là où rien ne finit et rien ne commence ? Tout se passe comme s'il n'existait pas d'Histoire, en dépit de cette archéologie chinoise (mais plutôt universelle) et dans l'absorption des surfaces pour ce chaos sans nom auquel renvoie Tsen-Chen Mei. Dans le pressentiment qu'il ne peut pas en être autrement, ce qu'il faut retenir ce sont donc ces traces où la figuration à la fois se dévoile et s'ensevelit dans la précision épidermique et une sorte de théâtralité architecturale. En cette oeuvre d'incarnation et de désincarnation, dans ce travail qui fait échapper l'art photographique à ces glaciations habituelles pour d'autres glaciations une boucle se boucle. Il faut en retenir le froid même si un tel travail demeure habitée d'une émotion intense. Par sa froideur stratégique, Tsen-Chen Mei dit merde à la prétendue légèreté de l'être, au prétendu effet de réalité de la photographie. Surgissent alors ces "instantanés" d'où à la fois la mémoire semble retirée mais où celle-ci les as constitués là où, allez savoir comment, allez savoir pourquoi, il y a encore lutte entre Éros et Tanathos sans que soit résolue la double question cruciale : Cette lutte, au nom de qui? au nom de quoi ?

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.