Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Richard Meier

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RICHARD MEIER : POLYPHONIES DU TEXTE ET DE L’IMAGE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Héritier à sa façon de Jean Vodaine, Richard Meier est un plasticien des plus rares qui nous apprend à lire et à voir. C’est à Metz en 1982 Richard qu’il crée ses premiers des livres d’artiste dont il assure toutes les étapes de la fabrication. La priorité est donnée à l’objet livre et très vite des artistes majeurs le rejoignent : Claude Viallat, Ben, Claude Rutault, Pierre Buraglio, François Morellet, Piotr Kowalski, Gao Xingjian ou encore J-M Scanreigh mais la liste est loin d’être exhaustive. Des grands auteurs lyriques ou non le rejoignent : citons là encore parmi d’autres Lucot, Vassiliou, Heidsoeck, Suel, Dubost, Pey, Gatard et Cage lui-même. Diverses collections accueillent ces travaux : Dessins, Estampes, Voir comme on pense, Idées/fictions, Chantier du temps, Voix d’Encre (nom de ses éditions).

Sous l’impulsion du plasticien les créateurs poussent plus loin la surface et l’espace du texte et du livre. Reprenant l’idée de Maurice Blanchot selon lequel les livres « ne cessent de retourner la mort » ceux de Meier représentent tout sauf un  cimetière. Chaque livre devient un lieu vivant et le rôle de l’artiste tel que le créateur et éditeur le conçoit  revient à renouveler la dynamique que le livre représente en tant que lieu de mémoire pour le présent et pour l’avenir. Pénétrer un tel lieu revient à entrer non en territoire non conquis et qu’il faut sans cesse repenser en fonction des textes et des images. Meier se met à leur service pour imaginer nouvelles approches et de faire de chaque livre un « objet » rare  sur lequel le regard vient buter, s’interroger. Celui qui le regarde ne doit rester droit comme un i face à un « divertissement ( fût-il Pascalien !) mais il lui faut chercher de nouvelles issues, de nouvelles voies.

Meier sait que l’émotion littéraire n’est pas dénuée d’une émotion artistique. Les techniques sont nombreuses pour donner aux textes des  “ moyens ” de compléter voire de dire ce que leurs mots ne font pas. Certains artistes sollicités par l’éditeur  ne créent que pour ça. Et des écrivains n’hésitent pas à franchir le pas au-delà de leurs propres mots. Le livre reste en effet affaire de perception avant qu’histoire de sens. Tous y sont convoqués  : le kinesthésique et l’olfactif ne sont pas absents. L’art permet au livre de franchir un pas plus avant : les Enlumineurs du Moyen-âge l’avaient intuitivement saisi. Entre les sens et le sens lire reste avant tout une affaire de sensations et Meier au sein de ses projets fait que l’image et les mots tatouent la page comme une peau. Elle se déplie ou se déploie selon diverses procédures dans la sculpture d’ensemble qui la contient et la relie.  Ce qui semble fuyant, abstrait, manufacturable et reproductible à l’envie prend une autre dimension. Bref le livre se réinvente dans divers formats, et sous divers “ pliures ” et reliures. 

Le plasticien infiltre la surface de la page et le volume du livre lui-même.  Son projet est de donner à cet objet particulier, aux écritures et aux images qu’il contient des dimensions spatiales à haute valeur ajoutée.  Il ne s’agit pas de mettre comme le propose  Beuys,“  du postiche dans le livre ” mais au contraire de donner à l’écriture toute son identité.   Soudain l’habituelle tension qui affecte le regard par rapport à la surface de la page et à la matérialité du livre est soumise à d’autres torsions. Nous délogeant de notre assise de lecteurs, Meier n’a donc qu’un but :  reposer la question de la lecture et du sens. Un tel travail  permet de modifier la neutralité de l’écriture et du livre. C’est d’ailleurs un rêve qu’ont caressé aussi bien Mallarmé avec son “ Coup de dés ” dans son immense édition originale qu’Apollinaire avec ses “ Calligrammes ”.  Et l’hymen de l’image et du texte permet de créer une polyphonie du texte.

L’image pour l’éditeur n’est plus seulement l’infirmière impeccable qui vient au chevet du grand corps malade que serait  la littérature. Elle peut le travailler, le distendre ou à l’inverse  le compresser afin de permettre à notre imagination d’imaginer encore.  Le livre devient aussi proche qu’étrange.  Le corps écrit dans ses dérives architectoniques remonte ou descend, il devient une suite de formes aussi fixes que flottantes. Chaque livre permet d’éprouver autrement la lecture. Et si souvent la surface comme l’épaisseur nous échappent, les nouvelles perspectives de Meier permettent de nous immiscer dans les blocs livres pour  un autre plaisir et un autre désir du texte pour un public le plus large possible. Le regard et la pensée sont convoqués en un rite « sacré » fait de divers assemblages dans le but d’offrir un cérémonial où ce qui se laisse saisir, ce qu'on croit saisir, ne cesse d'échapper.  Surgit en conséquence un étrange jeu entre l'œuvre écrite et l’œuvre d’art de même qu’entre le livre et ceux qui le regardent en tentant de l'apprivoiser. L'art se mêle soudain aux remuements psychiques de l’écriture et l’ouvre à une puissance vitale.

Chaque livre se  veut une pièce d'activité.  La beauté recherchée  ne se contente plus d'être théâtrale, décorative. Elle veut signifier le grave et joyeux loin de la superficialité ornementale et émotive. Dans les lacis inventés par Meier une fixation a lieu afin que l'espace devienne interstitiel et qu’il dynamise l’espace livresque. De telle sorte que les conventions de la représentation jouent les unes contre les autres. Et si les lois de la pesanteur imposent une horizontalité  au livre, l’éditeur l’oriente vers une verticalité, une Assomption dans l’espace afin que le découvrir soit une errance  une errance orientée et soutenue par une triple fièvre vitale : celle du plasticien concepteur, celle de l’artiste et celle de l’écrivain.

Couleurs et vibrations s'inscrivent parfois avec violence entre les mots pour créer une intimité inattendue née à la faveur des recoupements et des renversements. Par découpes et transfigurations et contre le noir neutre de l’écriture Meier propose  un passage et un renversement par tractions, poussées, recompositions lumineuses. Des éléments hétérogènes sont introduits parfois afin de diffracter la clarté en un emmêlement de convergences au sein même des oppositions. Le livre devient l’objet de nouvelles manipulations, il se métamorphose, s'hybride et prend  corps dans un état qui joue entre intériorité et extériorité par effet de surface.

L’objectif est aussi de creuser divers types de déplacements pour aiguiser le regard dans une maîtrise volontairement cassée. Car Meier ne croit pas à la spontanéité du geste. Il travaille beaucoup pour détruire sa facilité même s’il conserve toujours un côté Matisse dans son émerveillement. Créer un livre c'est avant tout expérimenter mais non pour le plaisir de l'expérience : c'est inventer pour le mettre en phase avec l'autre en lui donnant une image la plus sincère possible quitte à dérouter parfois. L’éditeur n'hésite pas d'ailleurs à donner divers états d'avancée de ses progressions. Cela demeure important. Se mêlent des fixités et des errances dans ce tutoiement vers l’inconnu et l'avancée vers l’accomplissement.

Franchir la frontière du livre, modifier ses manifestations visibles, transformer leur perception, créer un hybride entre l’écriture et l’image tel est donc l’objectif de celui qui redessine une architecture livresque. Les surfaces admises sont soumises à un ballet de couleurs et de formes. Elles n'ont pas comme but l'information mais la beauté. Les possibilités d’ouvertures offertes  par ces délocalisations renversent les rapports et les relations au livre. Se crée le jeu de la proximité et de la distance plus complexe que ce qui était jusque là donné à voir.   Le but de Meier est donc de générer  et gérer des représentations livresques par ses divers types de propositions panoptiques. Bien des développements de ses projets sont encore en cours. Mais transférant le concept de « Living City » crée par le mouvement d’avant-garde Archigram, il considère la fabrication de ses objets fétiches comme des « living books » aux  matrices dynamiques. Le ludique, l’étrange, le merveilleux émergent.

D’une "main" le plasticien tend le miroir où l'on ne reconnaît plus le lieu livresque mais celui-ci s’ouvre à une dimension plus profonde qui méduse.  L’approche de Meier demeure donc ce qu'elle a toujours représenté :  une discipline susceptible de donner  sinon un du moins du sens à la réalité du livre en contribuant à son élucidation en faisant pousser entre ses « murs » des hallucinations à la troublante curiosité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.