Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Ana Mendieta


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ANA MENDIETA : LA FEMME SANS VISAGE OU LA TRAJECTOIRE ABSOLUE

par Jean-Paul Gavard-Perret



Si la mort d'Ana Mendieta reste une énigme, son oeuvre elle-aussi renvoie au mystère.  Née en 1948 à La Havane, exilée, l'artiste d'origine cubaine sera trouvée défenestrée en 1985 à New-York.  Entre temps elle aura laissé une oeuvre inclassable marquée du sceau de la douleur et de ce sang mis en scène à travers le film vidéo, la performance. A travers aussi diverses suites de "sculptures" ou plutôt de traces et d'empreintes avant que l'artiste ne se tourne durant les dernières dix années de sa vie vers une dérive géographique. Cette errance programmée l'a conduite au sein des deux continents américains dans un seul but :  se fondre, s'incorporer  à une nature sauvage que l'artiste perçoit peu à peu comme une extension de son corps. Elle se devait à la fois d'y disparaître mais aussi d'y imprimer les marques primitives de sa féminité.

On retient avant tout de l'oeuvre - car c'est là sans doute la partie la plus "muséable" -  les séries de performances macabres (On giving life, 1975 où l'artiste s'accouple à un squelette) et sanguinaires ( Mutilated on Landscape ,1973, Body Tracks  1975) où l'artiste, face à un mur, les mains enduites de peinture rouge se laisse glisser jusqu'à terre. Elle clôture ainsi sa série des Blood Signs avec une économie de moyens qui concentre au plus fort sa démarche.

Celle qu’on aurait tendance à placer "naturellement" ou par réflexe conditionné dans la mouvance du body-art puis du land-art, dépasse largement ce type d’approches. Les perspectives qui président à son travail l'éloignent radicalement de tels mouvements.  Contre  ceux-ci et contre l'art conceptuel qui sévissent à l'époque et dans lesquels l'artiste ne voit qu'une "idée d'hommes" capables de ne faire que "des choses qui étaient très propres", l'artiste cubaine ne va pas chercher le contre-pied systématique (un art "sale") mais dirige son travail en une perspective qui déroge aux canons des années soixante-dix.

Le sang n'est plus traité (comme dans le body-art) tel un "matériau" de déconstruction ou de provocation. L’artiste retient de cette substance vitale son pouvoir "magique". Elle ne voit  aucune "force négative" dans le fait de le répandre, de l'exposer, de jouer - c'est-à-dire non d'en faire un liquide ludique mais un moyen de faire parler le corps à la recherche de son identité.

Toute l'oeuvre reste orientée par la recherche d'une identité perdue (ou jamais venue). Elle tend aussi vers une vision mythique et magique du monde et de l'existence. Cette vision prend son origine à l’âge de 12 ans lors de son "déplacement" plus que de son détachement  de la terre matricielle. L’exilée devient une éternelle "orpheline" non seulement "socialement" mais à elle-même. Pour Ana Mendieta l'arrachement premier demeurera  impossible. Elle reviendra d'ailleurs plusieurs fois sur ce "sacrifice" imposé et sur cette "blessure" qui la plongent dans un sentiment de solitude et de culpabilité. L'art dès lors ( en renouant avec des rites animistes que le régime castriste ne put d'ailleurs jamais éradiquer, mais c'est une autre histoire)  donne une dimension rituelle à toutes ces cérémonies sacrificielles (plus que pures performances) auxquelles l'artiste s'adonna et qui, par le biais de son art, allaient  prendre une valeur générale  pour nous parler encore.

Mais il y a plus. Les rituels de Mendieta répondent par la violence à la violence. On se souvient par exemple de sa "Rape scene" de 1973. L'artiste confronte ses spectateurs à la reconstitution d'un viol fomenté sur un campus. Elle reprend quelques jours plus tard cette performance en répandant du sang sur le trottoir qui jouxte son appartement ( "People looking at Blood Moffit").  Mais, dès ses premières performances, une violence plus profonde avait déjà surgi. L'artiste l'a mise en scène au moment où elle fomentait une forme d'effacement de l'image à travers l’oblitération de son  corps. Cette propension reste l'image de marque ou plutôt l'image-mère de l'oeuvre en son ensemble.

Dans ses célèbres "Glass on body" de 1972, en comprimant simplement son visage sur une vitre, au point de lui faire subir des défigurations extrêmes, Mendieta reposait une nouvelle fois la question de l'identité explorée par la violence, par le sang, par l'émotion. Les performances et les vidéos en témoignent. Toutefois, dans une oeuvre pourtant purement autobiographique, du visage de l'artiste il ne sera jamais question. Son visage restera soit défiguré, soit photographié ou filmé de l'arrière (Beckett avait opéré de la même manière dans "Film"). Il est donc impossible de voir celle qui n'aura pour ainsi dire jamais de visage.

L'oeuvre d'Ana Mendieta  reste souvent ignorée tant elle demeure insupportable. Néanmoins ses stigmates sont des empreintes qui nous reviennent. Elles forcent notre regard par effet de miroir. Ce dernier ne possède plus rien de narcissique. Ce qu'on y perçoit aute à la tête. Semble surgir une voix d’enfant piégée mais habitée. Une  voix détimbrée qui ne peut - ni pouvait - plus mentir. Qui ne peut - ni pouvait - plus contenir le silence intérieur que tout être porte en lui.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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