Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Djamel Meskache 

Djamel Meskache


DVD
Lignes, Formes, Couleurs
par Alain Jaubert

Une série documentaire pour comprendre l'histoire des techniques de la peinture par Alain Jaubert, auteur de Palettes. Mettant à profit toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies, la série Lignes formes couleurs revendique une approche encyclopédique de l'histoire des techniques de la peinture. Chacun des films de Marie-José et Alain Jaubert explore les plus grands chefs-d'oeuvre de la peinture sous des angles méconnus. L'occasion de regarder autrement de célèbres tableaux de maîtres analysés dans leurs moindres détails.

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DJAMEL MESKACHE NOIR DE JOUR, BLANC DE NUIT

par Jean-Paul Gavard-Perret

« D’un trou de taupe il sort une comète » (Ch. Bachelin)

 

Djamel Meskache se veut avant tout un passeur. Avec ses éditions (Tarabuste) et sa magnifique revue (Triages) il met toute son énergie à défendre des voix dont, entre autres, celle rare d’Antoine Emaz proche d’un certain absolu de la poésie. Ce n’est donc pas un hasard – ou un « hasard fixe » comme disait Picabia - si l’éditeur s’est voulu l’  « illustrateur » du poète pour plusieurs de ses livres. Les guillemets qui encadrent le terme illustrateur sont importants. D’autant qu’il serait bien difficile - sinon à provoquer des non-sens - que de vouloir « illustrer »  la poésie aride, sublimement aride d’Emaz. Pour lui écrire n’est pas un acte et encore moins une théorie, c’est une nécessaire dérive où la chair se désécrit à mesure que le poème produit son creux, son « blanc traînant ». Ecrire tatoue la béance plus qu’elle ne le cicatrise. Et les encres de Meskache donnent une densité à ce vide pour qu’un d’un chaos à l’autre s’inscrive une suite de contre-chants et de contre-champs. Il y a là une belle complicité et le même refus de l’exhibition.

Avec Meskache le dessin griffe, les encres flottent sur le blanc de neige ou (paradoxe) de nuit. L’artiste crée d’autres ravines que ceux qu’appelles l’œuvre du poète. Adret d’un côté, ubac de l’autre si l’on veut tels deux parois des gouffres de l’existence. Dans les encres de Meskache on sent combien il n’existe pas de rupture entre le mental et le geste. L’artiste crée des béances plus que des chocs. Il ouvre des lèvres qui sont plus celle de la plaie que du plaisir même si celui-ci fait retour par la sensorialité de la trace. Balafre et/ou boursouflures (çà peine), rides, stries tout est de l’ordre à la fois de l’ouverture et de la fermeture. De l’ordre aussi de la tache ou de la cendre.  Et si chez Emaz les choses perdent leur couleur le noir de Meskache leur en redonne une puisque le noir aussi est une couleur qui parfois se métamorphose en diverses digressions.

Se crée le jeu de « repons » entre l’artiste et le poète. Les deux revendiquent dans la nuit de l’existence une propension non à la déréliction mais à rester debout et à cultiver une sorte de dérision efficiente. Le noir perce donc la nuit, s’érige sans déversement lyrique mais pour faire comprendre que rien n’est évitable ou inévitable : c’est. Meskache extrait l’art (comme Emaz d’ailleurs la poésie) du registre de la culpabilité.  Ses encres de reprises en reprises collent à ce qu’écrit le poète :
«  pour la énième fois
on repasse la séquence      
pour voir l'erreur
la cause
ça a
eu lieu
parce que
parce que
parce qu
rien
on ne voit pas »
et c’est tout.Il ne faut pas chercher d'explication. L’encre rappelle selon son propre mouvement cette situation d’existence. Elle se pose sans reposer. Elle fait tache juste pour signaler et non pour juger. Elle dépeuple à son tour plus qu’elle ne comble des vides. Elle devient une sorte d’apaisement sans doute mais aussi un creusement. D’où cet effet déjà signalé plus haut de béance et de clôture  Entre la poésie et l’encre se créent ce va-et-vient puissant de recouvrement et de dénuement. Tout cela est puissant, incisif, abrupte entre retenu et abandon. Meskache a compris combien l’encre ne reflète le monde qu’ à l’envers par ses « taches » qui deviennent autant de no man’s land. 

Une telle technique ne laisse rien perdre de l’absence qu’elle retient. Elle la  traverse pour retrouver l’être en sa situation forcément délétère. Mais celui-ci peut s’y reconnaître.  Dans les approches de Meskache le noir avale l’ombre mais aussi elles la creusent. Elles surgissent - comme la poésie d’Emaz - du vide et du silence. A travers ce qui s’étend c’est non l’âme liquide qui se déploie  mais le corps. Il « parle » enfin son silence par les voies des rythmes plastiques. Il y a donc dans de telles encres (peut-être parce qu’elles restent proches de l’écriture) une forme d’abstraction et de nudité (sans fard  et sans recherche d’effet de réel) sur laquelle le regard s’arrête. Par son noir l’angoisse émerge mais ce que Meskache en fait lui donne des repères.

L’encre est donc chez lui par excellence la taiseuse, l’intruse qui sait que les mots ne résolvent rien. Elle ne peut rien non plus : mais que le combat continue d’où ses déclinaisons chromatiques. Il s’agit en effet de rester vivant en dépit des vicissitudes. Et si l’oeuvre montre l’envers des décors (intérieurs plus qu’extérieurs)  elle scanne tout autant la pénombre. Par ses « brèches » surgit encore le lieu de l’être le plus le retiré. La feuille absorbe la matière et en devient son passager plus que son support. Et si la vie est un voyage,  l’encre  permet de repérer les paysages les plus insondables. Elle immobilise sans laisser en  paix  mais elle devient aussi ce que les marins nomment une bouée de corps mort.  On s’y accroche à l’instant où elle pénètre de ses touches d’ultimes clartés. Sans que pour autant le monde devienne soudain un songe. Les âmes ayant perdu leur blondeur d’épi sont grises comme des chats dans la nuit.

 

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.