Styles et Mouvements artistiques

Metafisica


De Chirico
de Jean-Luc Chalumeau

GIORGIO DE CHIRICO. Soixante-cinq chefs-d'œuvre reproduits en grand format et en couleurs invitent à un parcours passionnant dans l'univers de Giorgio De Chirico. Un texte accessible, clair et précis commente son oeuvre. D'origine italienne, né en Grèce, étudiant à Munich, De Chirico a produit une oeuvre étrange, " harmonieuse " selon les uns, " inquiétante " selon les autres. Elle conduit le spectateur à constamment s'interroger. " Ce que j'entends n'a aucune valeur; c'est seulement ce que je vois qui est vivant et lorsque je ferme les yeux, ma vision est encore plus puissante. " Pour combattre l'idéologie rationaliste de son époque, ce " peintre classique " comme il se désigne lui-même n'a eu de cesse de remonter aux sources, de l'Antiquité jusqu'au XVIIè siècle en passant par la Renaissance pour les interpréter en de multiples variations.

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L'art italien et la metafisica, 1912 - 1935. Le temps de la mélancolie
par Jean-Paul Gavard-Perret

 

G. De Chirico - La nostalgia de l'ingenieur

C'est en 1916 en Italie que naquit « officiellement » le mouvement "Metafisica" dont les chefs de file furent De Chirico, Carrà, De Pisis et Savinio. Une telle peinture trouve ses origines et ses images de proue dans l'univers onirique inventé d'ailleurs par le premier cité. Ce fut là sa marque de « fabrique » avant ce que certains considèrent comme ses « dérives » finales. Influencé par le symbolisme pictural de Böcklin et de Klinger, et par la philosophie de Nietzsche (Italien d’ « adoption ») et de Schopenhauer, on connaît parfaitement l’univers de de Chiricho composé de figures régies par des principes mystérieux, univers qu’on a trop vite annexé à l’esthétique surréaliste.

Toutefois chez le peintre italien, statues, architectures antiques, mannequins de couturière, cheminées d'usine, instruments de géométrie ne sont là que pour mettre en abîme le regard d’un spectateur pris dans l’étau de deux univers opposés : d’un côté un réalisme classique, de l’autre, et à travers lui, une sorte de monde quasiment de science-fiction propre à suggérer non le rêve mais diverses formes de peur.

Les thèmes et les signes élaborés par la "metafisica" vont faire évoluer beaucoup d'artistes italiens issus du futurisme vers la représentation d'un quotidien aussi familier qu’étrange et dans lequel le silence devient visuellement palpable. et les artistes du "Novecento", mouvement né en 1922 – esquisse des formes prémonitoires des événements politiques à venir. En effet dans ce mouvement post-metafisica ce n’est plus l’étrange qui domine mais plutôt une atmosphère inquiétante palpable elle aussi par la force d’images où le silence semble lourd des cris à venir.

Il est vrai que le rapport de la peinture « metafisica » et l’histoire est capitale à bien des titres. Chez De Chrico, par exemple, le rapport à la Grèce est fondateur et le peintre y découvre très tôt un moyen d’opérer une identification entre l'histoire antique collective et son histoire individuelle. pour lui la réalité et le mythe deviennent l'objet de la création artistique. Ce qui est vrai pour ce dernier l’est aussi pour les autres peintres de la « Metafisica ". Tout ce qui désoriente le spectateur n’est pas chez eux le fruit d’une tendance « surréalisante ». Le rêve, l’amour, le hasard, bref toutes les données du surréalisme ne font pas partie de l’arsenal de la « Metafica » même si par certains aspects les deux mouvements donnent l’impression de se rapprocher.

Dans le mouvement italien domine l'omniprésence du silence qui tient en particulier au fait que dans ses œuvres l'homme est absent. Il est remplacé par des statues antiques ou des mannequins comme si soudain l’humain n’était plus centre mais accessoire et secondaire.

Paradoxalement et en dépit de son nom, la peinture « metafisica » n’a donc rien d’anthropomorphique et c’est d’ailleurs ce qui en fait l’intérêt. Le mouvement établit une nouvelle dramaturgie picturale faite de stucs, de décors, de toiles dans les toiles. Dans un tel espace du vide, le leurre construit et instruit un monde. Les objets sont eux-mêmes murés dans leur solitude, juxtaposés sans lien explicite si ce n’est celui de signifier un monde devenu incompréhensible, absurde.

Face à un tel univers, on comprend mieux comment une certaine idéologie du repli a pu se bâtir et pourrait encore se reconstruire aujourd’hui.
C'est pourquoi, de "révolutionnaires", les artistes de la Metafica peuvent être facilement transformés - à tort ou à raison - en « révisionnistes ». On se rend compte aussi qu’à un moment (début du XXème
siècle) où l’on comprend que copier la réalité n'a plus de sens, ceux qui sont en accord sur le constat peuvent très largement diverger quant aux conséquences artistiques qu’ils en tirent.

Dans un regard qui s’en retournait – contre le futurisme - sur les époques lointaines de l'histoire, les adeptes de la « metafisica » laissaient soudain des brèches ouvertes vers un horizon étrange telles ces places qu’ils peignaient désertes et ensoleillées mais qui allaient se remplir de cris de haines et de vociférations belliqueuses.

C’est d’ailleurs parce qu’elle anticipait sur son époque par tout ce qu’elle soulevait que la peinture métaphysique, après 1920, a rayonné sur l’Italie et sur l’Europe. Rappelons qu’elle a fécondé quantité de mouvements artistiques : le Novecento (déjà cité), le Magischer Realismus, voire la Neue Sachlichkeit, et pourquoi pas dans une certaine mesure tout un pan du surréalisme...

Peinture aussi bien anticipatrice que fervent miroir d’un climat du retour à l'ordre du passé, cette peinture mérite d'être reconsidérée afin de comprendre comment s’organisent aussi bien le retour au passé que des avancées caractéristiques. Elle permet aussi d’apprécier combien l’idéologie – en peinture comme ailleurs – est plus ambiguë qu’on le croit très souvent.
Gardons nous ainsi des jugements trop hâtifs. Et acceptons les œuvres de la Metafica (comme de tout autre mouvement) avec leur charge complexe et leur densité expressive. Rappelons d’ailleurs que pour qu'une œuvre résiste au temps il faut d’abord qu’elle résiste à l’idéologie à laquelle on veut la réduire. Avec De Chrico défendons ainsi l'importance des "Valori plastici" face aux idéologies qu’on veut leur faire servir.
Avant-gardistes ou art rétrograde ne se définissent pas en effet simplement à coup des diktats de certains théoriciens de l’art qui parfois aujourd’hui comme hier se contentent de servir les plats des pouvoirs qui leur graissent la patte.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.