Artistes de référence

Catherine Millet




VIE PRIVEE, VIE PUBLIQUE
par Jean-Paul Gavard-Perret

D'art Press à Catherine M. (Gallimard,
Du même auteur paraît "Le corps exposé" Editions Nouvelles Cécile Defaut.

Formaliste, avant gardiste, « pute » (dit-elle - mais aucunement soumise…) Catherine Millet avance sans masque et à sa main. En attendant son projet de récit de son enfance, dans "D'Art-Press à Catherine M." elle fait le point, dresse son état des lieux : c'est passionnant. On comprend mieux un itinéraire particulier et libre.

Sans la moindre posture l'auteur parle de ses choix, de ses prises de décisions. Richard Leydier a conduit chronologiquement la trame de l'aventure humaine et esthétique de la créatrice. Elle rappelle comment elle a défendu d'abord des formes d'art très abstraites qui éliminaient les références au réel. Mais la critique (entre autres) souligne que pour autant elle s'éloignait des logiques « tabula ras ». Elle précise sa volonté d'écrire dans les début de sa revue des rappels historiques aussi fondamentaux que nécessaires (Dada, formalisme russe, futurisme, Fluxus par exemple) et la défense d'écrivains d'exception (Bourgeade, Guyotat).

Sans complaisance envers elle même Catherine Millet évoque par exemple l'anecdote qui inspire l'allusion du début. Restany la taxait d'être « toujours une petite pute ». Mais l'interviewée ajoute avec humour « ce qui pouvait être une appréciation de ma vie personnelle mais était très injuste concernant ma vie professionnelle ». En effet une de ses qualités majeures demeure son intégrité ( et non son intégrisme eshtétique dont elle fut taxée bien à tord), son impeccabilité dans tous les domaines. Ce que hélas n'ont par forcément compris le plus grand nombre des lecteurs son livre brûlot et brûlure : "La Vie sexuelle de Catherine M."

La créatrice est toujours restée très sceptique envers les vagues « néo » qu'elle a toujours pris à rebours en défendant par exemple des artistes qui hier comme aujourd'hui incarnent l'avant-garde : Klein par exemple. En conséquence de ces entretiens passionnants se dégage l'esthétique de celle qui se revendique comme formaliste « dans la mesure où mon petit scanner personnel analyse d'abord l'échelle, le matériau, la forme et la manière dont les sens y réagissent ».

Elle rappelle avec raison combien tout un pan de l'art (en particulier dans les installations) ont négligé ces effets formels. Catherine Millet précise : « les artistes sont trop attachés à la valeur symbolique des objets qu'ils mettent en scène. Il fallait presque un mode d'emploi pour comprendre les œuvres ».

L'auteur revendique aussi la droit de demeurer avant-gardiste. Et elle précise « une avant-gardiste au sens où je considère qu'un geste est important parce qu'il est accompli pour la première fois dans l'histoire de l'art, un objet important car doté d'une forme inédite ». Catherine Millet a donc toujours défendu ceux qui produisent un écart face à ceux qui le reproduise. Selon ce seul principe (majeur) l'analyste a toujours fomenté une vidange non seulement possible mais nécessaire. Ce fut là – et cela reste – le mérite d'Art-Press.

L'auteur aime ceux qui prennent des risques. Elle même en a pris. En particulier entre autre avec son « autofiction ». Elle précise qu'elle l'aurait écrite d'ailleurs dans tous les cas de figure : « la famille passe après le travail, la procréation après la création » . C'est la marque d'une maturité et d'un courage que peu d'auteurs font preuve. Certes on pourra dire – et l'auteur le revendique – qu'elle est (et Jacques Henric à ses côtés) peu pudique. Mais s'exposer comme elle l'ose dans son rapport à son compagnon est une manière de partage absolu et une stratégie afin d'aller plus loin dans la connaissance de soi.

En ce sens Catherine Millet est une grande artiste à placer sur le même plan que ceux qu'elle défend et qui même sous le registre de l'abstraction demeurent des artistes du corps. Toute fabrique plastique passe par lui. Comme Journiac, l'auteur a par exemple explorer dans « Jour de souffrance » la jalousie selon un angle très particulier. A savoir moins comme un sentiment qu'une pulsion sexuelle. Cette vision – mais ce n'est qu'un exemple - permet une fois de plus de faire bouger les lignes de l'écriture et du corps, de leur excitation et tous les fantasmes qu'ils engagent forcément. A ce titre un tel livre est un chemin de vie.

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.