Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

MINGJUN Luo



MINGJUN Luo

MINGJUN Luo est née en 1963 en Chine. Etudes aux Beaux-arts de l’université de Hunan. Elle émigre en Suisse en 1987 où elle vit et travaille toujours.

MINGJUN Luo : le site


La peinture monochrome à l'encre de Chine selon la méthode millénaire chinoise
de Liliane Borodine

L'auteur
Liliane BORODINE, diplômée de l'Académie des Beaux-Arts de (Hangzhou province du Zhejiang) République Populaire de Chine, est Présidente de l'Association ASIART (Association pour la connaissance de la culture asiatique en France) qui a vu le jour en 1992. Depuis 1996, en collaboration avec Fabien Tavel, elle publie un journal trimestriel sur les us et coutumes de l'Asie. En 2000, elle crée un Atelier d'Art où elle donne des cours de peinture traditionnelle et de calligraphie.

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MINGJUN Luo : ouvrir dit-elle

par Jean-Paul Gavard-Perret

Luo MINGJUN - Self portrait ( Courtoisie de l'artisteMingjun Luo)
La peinture, les encres, l’art en général : à y regarder de près personne n’a jamais compris à quoi cela servait et c’est pourquoi Mingjun Luo, à cheval sur deux cultures, a inventé son théâtre de la douceur et de la cruauté. Du corps l’artiste d’origine chinoise expulse la « bête ». Au nom de l’inné et de l’acquis, la magie de ses images opère. C’est un coït mental où le ventre de l’invisible avance contre le fécal. Le blanc et le noir, chacun à leur manière, chacun suivant la technique choisie cherchent des manières nouvelles de faire de l’homme un être et non un pourceau. Pour elle tout n’est pas bon dans le cochon. Pour autant elle n’idéalise pas l’être. Ou si l’on préfère tout n’est pas bon non plus dans le charcutier. Mais loin de ce qu’on nomme l’obscène l’artiste refuse de limiter l’être à sa merde. Elle ne peut se contenter de la définition qu’en donne Artaud : « Là où ça sent la merde, ça sent l’être, l’odeur de la merde et l’odeur de l’être ».

Contre l’humanité qui se retire Mingjun Luo impose ses « impressions » délicates et parfois fuyantes comme si elle refusait à l’art de gueuler. N’est-ce pas là d’ailleurs la plus suprême des politesses ? L’artiste par sa peinture, ses encres et ses objets creuse la question du corps et de sa dépression plus mentale qu’anatomique. Son œuvre est une manière de montrer par la représentation du corps, des paysages des états de conscience. Pour y parvenir elle est passée par l’exil, l’absence de repère. Mais à cause du mal des criminel en puissance qu’elle a fui elle s’est enrichie d’une autre connaissance et d’une autre vision. Créer est devenu un moyen de se mettre dans le sens de l’être sans pour autant l’épouser selon les versants et les schèmes d’une culture univoque et autosuffisante. D’où chez Mingjuin Luo l’attraction, la fascination des hybridations. Toutefois elles ne se donne pas comme telles. L’artiste les repense pour les présenter sous une sorte d’unité confondante parfois proche du diaphane sans qu’on ne sache vraiment quels éléments appartiennent à la culture chinoise et/ou occidentale.

La densité de ses œuvres tient sans doute à cette volonté. Les doubles racines de l’artiste servent d’élan à une montée en puissance empreinte de discrétion. Mingjun Luo ne se veut pas prométhéenne et conquérante. Son art rappelle sans cesse une seule certitude : il n’y a de choses ni pour l’être ni pour être. Elle montre aussi en filigrane que tout corps est coupé en deux morceaux d’une horlogerie à plusieurs invariants (masciulin et féminin, eros et thanatos, Ying et Yang, que sais-je encore) même si certaines philosophies chinoises refusent ce simple jeu des contraires. L'artiste n'est donc pas écartelée. Elle rappelle qu’il ne faut pas seulement penser et imaginer avec notre propre nature (et ses représentations) mais l’envisager selon l'altérité. Entre les deux l’objectif de l’art est de tenter d’harmoniser sans circonvenir de manière confondante ni non plus admonester – ce serait là le piège de la culpabilité.

Mingjun Luo refuse les remaillages, les rempaillages. Elle accepte de voir l’être non tel qu’il est (cela ne veut rien dire) mais de le voir et de le représenter sans préméditation. Elle n’a pas encore complètement atteint son but. Elle doit lutter contre la douleur et la sévérité exigeante qu’elle s’inflige parfois en croyant s’apaiser. D'où parfois ses rites d'épuisements, de quasi effacement. Mais au sein de ses oeuvres, les êtres, les paysages et les choses, c’est bien elle, c’est bien nous. Elle continue d’aller en affinant ses images afin qu’en jaillisse l’inconscient le plus sourd, le plus primitif mais qui dans une vision chère à Rousseau se situe plus du côté du bon que du mauvais, de la vie que de la mort que l'on se donne ou qui nous est donnée. C’est sans doute pourquoi son travail nous apprend à psychiquement bouger. A passer derrière nos yeux là où l’espace mental et le visible permutent afin qu’on considère le rapport au monde, aux autres et à soi-même de manière plus emphatique que divergente.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.