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Arno Rafaël Minkkinen

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Balanced Equation




ARNO RAFAEL MINKKINEN : L'AUTRE NUDITÉ
par Jean-Paul Gavard-Perret


Arno Rafael Minkkinen, Galerie Vrais Rêves (Lyon IV) et Galerie Dome (Lyon I), dans le cadre de « en résonance avec la Biennale ».

« Tout n'était plus qu'une plaine liquide et cette plaine n'avait pas de rives » (Ovide)


Né en 1945 en Finlande, Arno Rafaël Minkkinen est devenu un peintre photographe américain majeur. Il met en scène des parties de son corps, sans violence, érotisme, exhibition ou narcissisme mais par la nudité et en le rapprochant au plus près de la nature à un état premier. Entre réalité et fiction, non sans humour et surtout beauté il réinvente l'autoportrait en ne le limitant pas – tant s'en faut ! – au visage. Photographiant son corps nu en noir et blanc le photographe affirme répondre à une « impulsion primitive ». Elle prouverait que sans vêtements « nous sommes tous plus ou moins semblables » (affirmation – hélas – bien discutable...) Il faut toutefois adopter la pétition principe de Minkkinen pour apprécier sa stratégie subtile. Elle mêle nudité et nature dans une incontestable originalité et ingéniosité. Le pied de son appareil planté dans le bas fond d'un fjord ou dans un désert de l'Arizona l'artiste - seulement revêtu du plus simple appareil et utilisant le retardateur de son boîtier - se pose à quelques mètres de l'objectif (à savoir lui-même). Il règle sa focale afin d'obtenir divers effets de distorsion de l'image. Le corps ressemble alors à une sorte de bois flotté ou encore à un objet volant à peine identifié voir à une pure abstraction.

Le corps masculin dans des poses extravagantes reste donc le seul objet du travail. De l'artiste. Dans la préface de son album «Body Land» il écrit à son sujet : « je me demande souvent pourquoi la photographie continue à exercer un tel pouvoir sur moi, pourquoi elle est devenue mon credo. Mais peut-être la photographie et la religion sont-elles la même chose. Dans de nombreuses professions de foi, nous regardons le passé pour y trouver des réponses sur le futur. La pellicule peut-elle être une prière ? Et le négatif, une fois imprimé, devenir la réponse ? Souvent, les gens prient pour être un jour exaucés. Ce n'est que par la suite, quand le résultat se concrétise, que nous constatons le succès ou l'insuccès de la prière ». Celle de Minkkinen est sans doute païenne. Mais il ne faut pas la négliger. A l'heure où le soleil finit de défier l'horizon deux jambes semblent animées (quoique fixées dans l'instant) par un orchestre invisible. La magie de la lumière et des lignes dégrafe la douleur du vivre et annoncent – qui sait ? – des aubes inconnues. La photographie décrit alors une trajectoire sans pouvoir l'expliciter. On sort de l'être, on entre on ne sait où. Chaque prise devient une abréviation de l'anthropomorphisme mais demeure pourtant un tout. Le corps semble autant fugitif qu'une masse en fusion glacée. Il devient l'écart sans quoi rien ne fonctionne : ni la douleur, ni la jouissance Minkkinen par ses prises permet d'en contempler les dérives. Et l'argentique reste la « matière » même qui ouvre, suggère et sollicite.

De telles silhouettes ou de leurs fragments émerge la gravité (ironisée) de l'extase mais loin de toute fétichisation au moment où l'artiste nous assène ses douches froides. La photo semble perdre la mémoire de l'être au moment où elle se refuse à la simple narration évènementiel. Elle préfère son propre avènement et répond à ce que Barthes lui demandait : « sa voyance ne consiste pas à voir mais à être là ». Là où le cliché ne rend pas de la chose vue (représentation) mais se rend lui-même en tant que chose. Minkkinen ne cherche donc pas à abolir la distance. Ses oeuvres portent en elles un en deçà ou un au-delà de la fusion du corps et de son unification. Celle-ci demeure tout de même. Mais sous le sceau du fragment et de la partie pour le tout. En cela ce travail est très postmoderne. Par effets de distorsion surgit l'immanence autonome de quelques traces. Elles ne renoncent pas toujours au jeu de l'épaisseur pour affirmer une présence première que recèle la nudité. Se voulant cérémoniale, presque parfois empesée, la photographie ne possède pas d'autre loi que celle de l'artiste. Celle d'une incarnation désincarnée. Celle d'une possibilité de douceur toujours malmenée. Comme si au fond de l'être comme au fond de chaque prise résidait un vide inaltérable, un creux à remplir mais qui ne se bouche pas.

Il faut laisser l'œil dériver dans un lieu photographique. Jamais illustratifs les clichés de l'artiste ne s'enferment pas pour autant dans l'immédiateté de leur immanence. Ne montrant rien d'autres qu'une immédiateté (longuement concertée) l'oeuvre dans son « vide » évoque le lieu d'un quelque chose d'autre qu'une absence ou une présence : un entre deux. C'est pourquoi l'oeuvre ne vise pas le concret ni l'abstrait comme tel. Elle tend plutôt à récurer ces points de vue afin de découvrir un aspect premier (primitif). Il ouvre sur la vie cachée. Une vie qui pourrait enfin rejaillir de partout, qui s'autoriserait cette transgression, ce transbordement. Là où il ne reste pourtant que le blanc de la lumière ou le noir de l'ombre. Du tressage serré d'une surface-peau surgit un jaillissement. En même temps de la photo-matrice quelque chose se vide sans pouvoir dire quoi, ni comment. Mais le corps d'une certaine manière perd sa substance humaine dans l'ici et le maintenant et dans un reflet-matière. Rien ne recouvre plus. Ni l'événement, ni le vêtement. Restent l'ici et le maintenant venus de loin, de très loin, du fond des âges.

Minkkinen efface par un "yihud" la massivité opaque et douloureuse du concret. Ce dernoer fait obstacle à la perception du jaillissement. Il empêche que le corps lui même soit vécu comme un événement, comme ici et maintenant. L'artiste ouvre le lieu clos du concret mais aussi de l'abstrait. Il s'agit non pas de fusion (pure illusion et pas seulement optique) mais de l'expérience de se tenir, là où nous sommes, au plus près de la brèche sans perdre de vue la percée. Un peu de corps est donc "posé" sur des lieux vides, un peu qui n'a que des "rapports" distanciés avec d'autres éléments du concret. Néanmoins une sagesse primitive suinte d'une recherche intime mais aussi macrocosmique. Elle se charge du poids de la vie - de sa douleur et aussi de ses joies - pour la pousser jusqu'à l'impensable. Là où on ne peut plus penser mais où la photographie en se pensant en même temps qu'elle avance nous force à nous repenser. Face à tous ceux qui se cachent les yeux, face à ceux qui en appellent à une image-reflet l'artiste sait nous mettre en état de renaître de nos cendres. On touche à une présence de l'étrangeté de l'être. Ou plutôt de son inconnu auquel elle donne une intimité, une proximité. Surgit donc le plus profond, le plus caché. Par effet de corps un espace mental s'ouvre et la vie prend tout son poids. Depuis l'horizon des lignes on peut le regarder.


Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.