Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Alberto Montoreano

Alberto Montoreano

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Art contemporain d'Amérique latine : Chroniques françaises 1990-2005
de Christine Frérot

Les artistes d'Amérique latine entretiennent avec la France une relation forte depuis des décennies et Paris a été pendant plus d'un demi-siècle la capitale de l'art latino-américain en Europe. Longtemps considéré comme un rite de passage, le séjour à Paris n'a pas disparu, même si sa nature et sa durée sont aujourd'hui modifiées. L'ensemble des textes réunis dans cet ouvrage rend compte de la riche diversité des productions artistiques latino-américaines diffusées en France, autant à Paris qu'en province, au cours de ces quinze dernières années. Afin de donner un sens et une cohésion à l'ensemble, l'auteur a choisi de les rassembler en créant de larges familles thématiques ouvrant au lecteur des perspectives de réflexions et d'associations parfois insoupçonnées. Bien que ces entrées témoignent d'un choix subjectif - comme le sont tous les choix du critique d'art -, elles devraient amorcer l'instauration d'une nouvelle vision de l'art de l'Amérique latine et de sa réalité en France.

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ALBERTO MONTOREANO PEINTRE TRANSHISTORIQUE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Alberto Montoreano est généralement considéré comme un peintre surréaliste. Et pourtant cela revient à minimiser son apport. Cette hypothèse réduit son ordre visuel. Ce dernier échappe à une visée d’école. Certes l’artiste argentin se laisser aller afin d’épouser le rythme de l’espace et du temps. Sa peinture les embrasse du regard comme on embrasse une amante. Mais l’amour que porte l’artiste à la peinture ou aux êtres s’éloignent des théories fumeuses de hasard objectif développées sur le sujet par Surréalisme - du moins dans sa version française aux ordres de son Caudillo.

Chez Alberto Montoreano la peinture accorde avant tout la pure contemplation de son propre langage. A ce titre elle est presque plus suprématiste que surréaliste. S’y perdre est à la fois un plaisir et une angoisse parce qu'elle ouvre au plaisir d’une découverte de figures qui échappent à toute donnée objective de représentation. Prise dans l’impératif de son langage la peinture crée un corps qui dépasse paradoxalement les époques par effet d’une abstraction ou d’une érosion particulière.

Résolument contemporaine cette œuvre n’est pas sans rappeler autant la grande époque du baroquisme espagnol que certains aspect de Bacon. Une dimension mystique est là mais sans qu’on puisse  toucher particulièrement à un quelconque Dieu. C’est peut-être pour Montoreano  le moyen de réparer le temps, de le suspendre et d’interrompre ou d’enrayer la mort qui se répète à chaque apparition d’un nouveau moment esthétique. Bref  le peintre argentin  plus que surréaliste demeure transhistorique.

Pour l’élaboration de son travail on a l’impression que l’artiste se met en état de ne plus voir. Et, aussi, que son oeil passe de l’autre côté de la toile comme pour se promener ailleurs avant que surgisse sur la toile cette grâce particulière faite de rires grimaçants et de  quelque chose de religieux. Il s’agit alors de contempler ce qui est créé pour demander grâce arrogante et drôle. Il convient de regarder pour se dédier à cette grâce particulière et sentir que là se joue là  le « je » de la peinture par bien plus qu’une simple manipulation surréaliste.

Ajoutons qu’il est sans doute plus prudent de pas chercher à tenter de percer le mystère de tels tableaux. Certes ils ne sont pas  du corps mais ils naissent de lui afin qu’en surgisse le vierge et le vivace. Montoreano nous glisse dans de beaux draps, mais ils ne recouvrent rien. L’image plus que surface devient un corps qui  dévoile une émotion inconnue et complexe. 

Le peintre fait parler les lignes et les couleurs en dehors du langage admis. Le sien devient libre et liée à l’énergie déployée afin de raconter des histoires dont on ne sait rien. Se découvre seulement  l’axe de vies qui y  oscillent  à travers la lumière. Alberto Montoreano fait comprendre que la vie c’est l’instant. Mais en soulignant la différence entre instant de vie et l’Instant Pictural nécessaire afin d'aller plus loin, de défaire et refaire le monde. C’est le moyen de toucher par la grâce de la présentation  à la lumière.

L’Argentin saisit le mouvement au sein de l'immobilité. Entre le geste et sa fixation, il y a toujours un battement d’ailes ou un bruissement d’ »elle ».Se perçoit alors ce que Beckett avait si bien dit : « non la choseté de la chose mais la choséité  de l’image ». Voir le visible ne suffit plus. Il faut aller plus loin. Ne plus voir comme nous apercevons habituellement mais distinguer ce que nous percevons lorsque la peinture nous regarde afin de nous apprendre ce qu’il en est d’embrasser le réel qui échappe.

Les toiles convoquent notre regard, notre pensée, notre impensable. Elles guérissent du temps afin de fonder une éternité particulière. Dieu et le néant ont pour vis à vis ces formes qui échappent. Nous quittons la terre ferme et pour un temps la durée.  Les toiles deviennent - par une sorte de transfert - les cavernes de notre cerveau. Il faut les regarder les paupières closes. Pensons à leur sujet non au développement photographique mais au développement algébrique. Celui qui met à jour dans une série tous les termes qu’il renferme. Pensons aussi au  développement géométrique. Ce dernier permet ici de visualiser sur un seul plan les faces diverses d’un même volume qui n’en finit jamais de jouer avec la lumière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.