Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Gustave Moreau



Collection Palettes , l'intégrale - Coffret collector 18 DVD
par Alain Jaubert

Palettes: une série de films consacrés aux grands tableaux de l'histoire de la peinture.Grâce aux plus récentes techniques de l'animation vidéo , les secrets des images sont racontés comme autant d'aventures dans le plaisir et la découverte. Cette intégrale présente une collection de 50 films , une exploration de 50 tableaux de maître par Alain Jaubert. Disponibles pour la première fois: 4 dvd inédits(Le Caravage , Véronèse, Kandinsky , Bacon...) ainsi qu'un entretien exclusif avec Alain Jaubert sur l'histoire de Palettes. 

Biographie du réalisateur 
Avec Palettes , Alain Jaubert raconte l'histoire d'un tableau à la façon d'une investigation policière en offrant au spectateur une cascade de découverts et d'explications. 

Contenu du coffret: 
1 - Lascaux : Lascaux, préhistoire de l'art - La nuit des temps 
2 - Peindre dans l'Antiquité : Euphronios - Pompéï - Fayoum 
3 - Naissance de la pespective : Sassetta - Uccello - Piero della Francesca 
4 - Mystères sacrés : Van Eyck - Grünewald - Le Caravage - Véronèse 
5 - Le Temps des Titans : De Vinci - Titien - Raphaël 
6 - Le siècle d'or des Pays Bas : Rubens - Rembrandt - Vermeer 
7 - Le grand siècle français : La Tour - Le Lorrain - Poussin 
8 - Le siècle des Lumières : Watteau - Chardin - Fragonard 
9 - L'image en Orient : Shitao Hokusai - Miniatures persanes 
10 - Autour de 1800 : David Géricault - Goya 
11 - Du romantisme au réalisme : Delacroix - Ingres - Courbet 
12 - Naissance de l'impressionnisme : Manet - Renoir - Monet 
13 - Après l'impressionnisme : Seurat - Lautrec - Vuillard 
14 - La révolution Cézanne : Gauguin - Van Gogh - Cézanne 
15 - Les grands modernes : Picasso - Bonnard - Matisse 
16 - De Duchamp au Pop Art : Duchamp - Klein - Warhol 
17 - LES INEDITS : Bacon - La dame à la licorne - Kandinski 
18 - Palettes les compléments : Palettes, une histoire - Clin d'oeil - Livret 48 pages 

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GUSTAVE MOREAU : LE SENTIMENT DE LA PEINTURE

par Jean-Paul Gavard-Perret



Gustave Moreau, « L'Homme aux figures de cire ».
10 février - 17 mai 2010, Musée National Gustave Moreau.


Gustave Moreau a toujours su outrepasser le bien pensé « Assez de toutes ces réflexions critiques, de ces blâmes, de cette sincérité théorique chez tous ces imbéciles dont l’intelligence en Art, comme en tout du reste, ne dépasse pas celle d’un concierge ou d’un charcutier » écrivait-il (1). C’est un peu dur pour les concierges et les charcutiers mais cela possède le mérite de la clarté.  Même dans ses travaux décoratifs et monumentaux l’artiste a toujours tenté de mettre en scène des aspirations poétiques et douloureuses.  Il a choisi pour cela diverses figures tirées plus particulièrement de l’antiquité parce que « l’intelligence et la poésie sont bien mieux personnifiés dans ces époques d’art et d’imagination que dans la bible toutes de sentiments et de religiosité ». Sa peinture voulut atteindre ainsi « la prière supérieure ». Celle qui l’emporte sur tout et qui l’emporte sur la simple dévotion religieuse. L'objectif resta simple et outrageusement ambitieux :  déplacer le spectateur vers l’éther d’un art où l’être demeure saisi dans ses tensions existentielles et abyssales mais aussi ses aspirations d’absolu.

Mais l’oeuvre de Gustave Moreau reste lourde de bien des malentendus. Elle ne correspondait en rien aux critères de la mode du temps pas plus d'ailleurs qu'à ceux de notre époque. Mais l’artiste n’a jamais suivi la logique de l’esprit ou du jugement de son temps. A travers ses allégories archéologiques, par le recours à l’anachronisme il a trouvé le moyen de fondre périodes et civilisations. Il créa une vie par delà le souci du vrai, du logique admissible et ce par une série  « d’entraînements féconds » qui l’ont poussé « vers la vérité relative du sentiment, la logique sublime de l’imagination pure si distante de la logique du bon sens et de la raison ». C’est pourquoi chez lui le mythe n’a rien d’  « historique » : il préfère ce qu’il appela la « chronologie de l’esprit : donner aux mythes toute l’intensité qu’ils peuvent avoir en ne les resserrant pas dans des époques, dans des moules de styles et d’époque ». C'est pour cela qu'il  existe dans son oeuvre encore aujourd’hui une étrange modernité.

Elle relève de l’intimité, de la profondeur de l’être.  Contre les pensées (morales, religieuses, esthétiques) en place  Gustave Moreau a toujours choisi une voie particulière. Réduisant les colorations  à deux ou trois tons de base, réduisant les harmonies à des  camaïeux (de bleu, de rouge) il a voulu rendre compte de valeurs dont les objets ou les sujets représentés détournent si souvent la vue de l’essentiel. Son oeuvre ne cesse donc d’étonner. Les reproches qui lui sont encore parfois assénés (pastiche, imitation, absence d’originalité, servitude à la tradition) tombent d’eux-mêmes à qui se confronte à un tel travail. Certes le peintre  savait de quoi il en retourne : « Vouer Poussin, Ingres et les vieux maîtres qui passent tous à l’état de fossile et de vieil imbécile aussitôt qu’apparaît une audace nouvelle vraie ou fausse » n’est pour lui qu’une ineptie.  La mode ne peut se passer sans doute de nouveautés, il n’en demeure pas moins que la vraie production artistique demeure toujours simple et foudroyante et se rit de la nouveauté de façade. L’art n’opère pas autant de progrès qu’on croit (c'est là cultiver l'illusion d'un fallacieux grand soir). Et loin de l’habileté et de l’artifice, Gustave Moreau prouve par sa postérité que sa peinture « tient ». Elle n’est ni jeune, ni vieille. Elle donne un autre point de vue sur la beauté. Elle demeure un filtre qui a su livrer goutte à goutte et en résistance contre les évolutions à la mode « une liqueur paradoxale ».

L’artiste ne fut ni un tacticien, ni un intrigant qui suivait la mode de son temps. Il ne chercha jamais à aveugler son public d’images fausses, frelatées et éphémères - ce qui paraît pourtant souvent le plus original aux yeux des gogos. Car l’originalité (surtout lorsqu’elle s’annonce comme telle - ce que les grands novateurs n’ont jamais spécifié) n’est pas forcément gage d’avenir (avenir de qui et de quoi d’ailleurs ?). Gustave Moreau contre les brouhahas du temps a toujours su attendre : « vous ne pourrez forcer un troupeau de dupes et de dupés à aimer ce qui est beau à la place de ce qui l’assomme et l’hébète » écrivait-il.  Loin des excentricités, des fausses audaces, l’artiste « pompier » (…) a su suivre son sillon en faisant abstraction des coteries et des caprices de la mode. Contre les fausses audaces et les fausses valeurs artistiques, face à « tant de farceurs qui cherchent à attirer l’attention et les suffrages de la foule et des connaisseurs niais » il a préféré cette recherche du « sublime » qui lui a tant fait de mal jusque dans sa postérité.

Gustave Moreau croyait en sa recherche. Il savait qu’elle possédait un sens réel. Certes il n’était pas insensible à la critique. Entre autre celle, ignoblement cruelle, qui  affirmait que ses imaginations confinaient à la « folie ou au gâtisme ». Mais entre ce qu’il nomma les « tableaux vivants » et le « carton-pâte » le peintre pensait qu’il avait quelque chose d’intéressant à dire ou plutôt à montrer.  Il estimait que le travail du peintre était de choisir le ciel contre le bordel : « Le bordel ou le ciel. Oui le ciel. Pas d’alliance possible. ou la fiente ou l’encens,  pas de compromis ». Telle furent son audace et son impertinence. Tel fut son pari. Il devint sa vérité: « vérité seulement pour soi mais qui crève les yeux de l’âme et de l’esprit au point de vous faire crier ». Gustave Moreau aura donc peint son cri. Mais, il a su le transfigurer.

Mais ce cri  il l'a sublimé pour lui donner un sens. Sans doute encore aujourd’hui une telle entreprise peut être jugée étrange mais le neuf pour le neuf, le brut pour le brut, le geste pour le geste ne sont pas forcément des signes du génie. Il est d’autres voies, plus subtiles mais surtout plus graves et incisives. D’ailleurs - surréalistes compris - les grands novateurs du XXème siècle ne s’y sont pas trompés. Beaucoup ont compris  que face à un flot d’erreurs (compréhensibles parfois) et de niaiseries Gustave Moreau avait de quoi « séduire » et tenait. Il existe chez lui des intuitions qui ne peuvent laisser insensibles ceux qui croient encore à la peinture, ceux qui savent de quoi et comment elle est faite lorsqu’elle se veut encore puissante et ambitieuse. Ainsi, face à  l'humanité spongieuse, pâteuse, ses figures féminines collent à notre vue. Tissant le corps dessus dessous et traversant  au cœur des brumes les pierres des murs tandis que les sables des rivières les lavent de leurs péchés, elles sont les signes capables de nous arracher  aux marécages d'un jugement dernier. Lieuses de désir elles donnent le baiser au lépreux. Leur image s’ouvre : elles restent pour nous  toujours visibles et salvatrices.  On reste (trans)porté par leurs peaux d’acier trempé.   Silence moite, présage inattendu : tout est là. A travers l'ocre et le beige, à travers le prisme d’une étrange lumière elles sont les perles scintillantes d’espoir.


(1) Tous les textes publiés sont tirés de «L'Assembleur de rêves» , écrits complets de Gustave moreau », Fata Morgana, Fonfroide le Haut.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.