Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Ricardo Mosner





Activités creatives 250 x 250


RICARDO MOSNER ARPENTEUR DE MYTHOLOGIES

par Jean-Paul Gavard-Perret

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catalogue d'œuvres de Ricardo MOSNER disponible chez l'artiste
ricardo mosner Ricardo Mosner est né  en 1948 à Buenos Aires (Argentine). Il vit et travaille à Paris. Entre 1970 et 1980, il a créé et joué une vingtaine de spectacles picturaux avec sa troupe, le "theâtr' en poudre". Peintre, sculpteur et graveur, il a participé à de nombreuses expositions collectives, dont les Ateliers de l'ARC au Musée d'Art Moderne, la Biennale de Paris en 1985, la Triennale des Amériques, les "Murs Peints" du Centre Pompidou, la Biennale de Sculpture aux Pays-Bas. Concepteur de pochettes de disques, de couvertures de livres et d'affiches (musique, cinéma, théâtre). Il est l'auteur de l'affiche du Festival d'Avignon 1999, où s'est tenue simultanément l'exposition "Il théâtre" à la galerie Marina, de l'affiche du Festival du Bandonéon à Gennevilliers avec l'exposition "Affiches musicales de Mosner" en 2001 et des deux affiches du Festival "Tempo Latino'' 2000 et 2001 (Gers). Il écrit aussi et joue des feuilletons pour la radio (France-Culture).

Dans le domaine de l'édition, on peut noter la parution de sa première monographie, "Ricardo Mosner, l'inventaire" publiée aux éditions Yéo-Area, de "Paroles libertaires " où ses peintures illustrent une sélection de textes et la préface d'Étienne Roda-Gil et le "Nougaro illustré" par Mosner", tous deux aux éditions Albin Michel ainsi que la production de nombreux livres d'artistes et de bibliophilie. Toutes ses oeuvres « trébuchent  de désir silencieux face à ce qui semble immobile » écrit-il.  De seuil en seuil, il en fait surgir  la proximité du lointain. Cela ne peut pas se calculer, se différer, prendre le masque d'une stratégie. D’une certaine manière  chaque œuvre et quelle qu’en soit le genre ne se dresse que pour créer un mur contre le silence sans fond. 

Mosner creuse ainsi le visqueux et l'opaque  afin que le corps ne s’enroule pas sur lui-même mais déborde d’une sorte d’extase. On a l’impression que l’artiste garde encore ses mains posées sur la toile en une sorte de prière païenne qui garde le moment où avec l’urgence de risquer l’impudeur d’une perte de conscience.Il y va donc du crépuscule et de l’aurore. La peinture, le dessin, la sculpture font ainsi entendre un murmure qui gonfle parfois d’une suite de corps dégorgés par la mer et ses secrets enfouis.

Sous un ciel bleu d’absence nous sommes soudain arrêtés devant le mystère de l’amour. Même ou surtout au milieu des blessures  afin qu’il ne soit plus ce pays rejeté des orages où le sable et le sel rudoient la peur que l’on se donne - une peur trop éloignée de sa cause pour la comprendre. Chaque œuvre de Mosner laisse ainsi son empreinte captive de chaque seconde. C'est comme une rumeur, un rougeoiement, une remontée. Dans l'à-peine perceptible quelque chose a bougé, bouge et bougera encore. En ce sens on peut parler de fond à la fois de malheur mais aussi de bonheur qui justifie chaque oeuvre et sa nécessité.  Poussé à ce  point l’art correspond à la définition que Beckett en donne :  "il y a une zone dans l'esprit humain qui ne peut être atteint que par lui ».

C’est là le paradoxe d’une oeuvre  qui perfore les poches d'ombres, ou plutôt leur donne une profondeur plus grande afin que soit plus lourde encore la double question qu'introduit le silence lui-même :  le silence au fond de qui? Au fond de quoi?     L’image devient alors ce qui se  voit dans un rêve, le rêve le plus profond même si à chaque instant cette image suggère la précarité de la vie et de l'être, sa fragilité. Et la force d’une telle recherche tient à ce qu’elle ne cesse de travailler contre la perte en créant une charge étrange de courant émotif que chaque recherche donne à voir, à éprouver.

Oui,  Mosner montre, simplement. Il montre ce qu’il en est de nous et que nous ignorons. Au sein même de la blessure il n’inscrit pas une coupure mais le franchissement.

Il renverse la problématique habituelle du seuil de l’image, là où souvent on accomplit non un pas au-delà mais en deçà : il en appelle à l’abandon, au dépouillement extrême. Et c’est peut-être parce qu’il est originaire où la notion de baroque garde son sens qu’il ose aller jusque là. Mais il fait plus : il permet à l’inconscient qui habituellement ne connaît pas la traversée des frontières d’être mis en connexion avec ce qui le dérange. : on tombe de notre décor dans un espace nu. En ce passage, ce transfert il y a un pas de deux qui nous pousse vers quelque chose d’autre. Il y a aussi un tremblement. Il nous désaxe de notre assise, de notre sécurité. Et face à l’enfermement   l’œuvre plastique entame une traversée. Ce qui revient donc à exister. Dans ce don nous sommes ainsi  à nous-mêmes. Nous passons  où cela semblait au-dessus de nos forces et de notre peur, au-delà même de la mort de ceux et celles, à l’image du « porteur de bruyères » que nous portons en nous. C’est pourquoi, dans une telle œuvre, la frontière n’existe plus entre le dehors et de dedans. Le dedans en sa résistance ronge mais aussi fait reculer le dehors vers la ligne d’un horizon par définition inatteignable. Dans l’espace silencieux des pulsions règlent les comptes du sujet à son désir et à l’autre.  En conséquence, tournant toujours autour d’une rencontre décalée, différée,  l’image, les images de l’artiste nous reconduisent, à travers les mythes argentins ou autres, vers les défilés de l’inconscient, mais  elles ne  donnent plus de quoi  « se défiler » devant le péril de la traversée.  C’est pourquoi s’inscrit de toiles en affiches, d’illustrations de livre en sculptures une confrontation communicante entre l’Univers et l’être en ce qui tient non de l’enfermement mais de l’ enfentement des corps là où lignes et couleurs proposent une étrange proximité et un éloignement.  L’art  provoque ainsi coupure et rétention mais aussi l’explosion et l’élargissement. Tout nous retient, tout nous échappe : à notre tour nous sommes seuls dans une inavouable communauté dont nous devenons partie prenante.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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