LINDA MOUFADIL : STUPEUR ET TREMBLEMENT
par Jean-Paul Gavard-Perret
Le travail de Linda Moufadil témoigne d’un extrême souci de la forme. Celle-ci constitue un accès à la vie, comme rythme et respiration par divers effets de couleurs et de leurs glissements qui deviennent des écart de langage plastique dans tout un jeu du proche et de lointain. Le réel est là mais de manière distanciée afin de créer un expressionnisme profondément poétique dans la mesure où il tire des apparences prévisibles des échos plus profonds. Une voiture semble traverser les quais d’un port (Tanger, Casa ?) mais nous ne sommes sûrs de rien. Et c’est cela qui interroge. Où sommes nous ? Où allons nous ? Reste le flou enchaîné violemment à d’étranges découpes. Elles assaillent dans un étrange mélange dû sans doute aux deux cultures de l’artiste ( la marocaine et la norvégienne) et au jeu entre le calme stupéfiant d’un côté, le tremblement et la vitesse de l’autre.
La recherche fiévreuse de la réalité des êtres et des choses passe par autre chose que des effets de réel. L’artiste nous dirige sur ses franges élimées. Se touche un univers de l’ineffable en une sorte de remémoration utérine. Elle trouve là de quoi sortir de tout ce qui retient, de tout ce qui nous retient. Nous n'y puisons pas seulement là la miroitante matière de ses songes. Linda Moufadil fait remonter des images englouties arrimées à l’inconscient et que seulement et généralement l'embarcation de la nuit berce de sa cargaison chimérique. Mais nous sommes désormais en plein jour, au cœur d’une insomnie diurne dans le voyage au centre du réel dont l’artiste reconstitue les images. Loin du formalisme et du clivage abstraction-figuration surgit la densité des couleurs et des formes jusqu’à une impression de mystère à la Hopper. Tout se passe comme s'il fallait éviter que les chose, les sujets, les thèmes ne se ramassent complètement. Au coeur même de la matière peinture, l'artiste atteint à la fois une densité de vide et une densité de vue en des lieux les plus communs d’où surgit souvent l'épaisseur d'une attente sans nom.
Une force silencieuse saisit au moment où la vie surgit dans une sorte de stupeur. Les personnages entrevus et dont la figuration se dissipe n’appartiennent plus vraiment au réel. Mais sans se perdre dans un pur jeu formel. Reste la couleur de lieux urbains où passent des vies ordinaires à peine saisies. Toutefois la ville est moins l’espace de la socialisation, de la rencontre que le refuge d’une certaine solitude traitée sans le moindre pittoresque et où les paramètres richesse/pauvreté, culture traditionnelle/coutumes importées, bonnes manières/rusticité, prestige / insignifiance sont esquissés. Evitant les descriptions morphologiques exhaustives Linda Moufadil laisse voir par exemple à la fenêtre d’un train une femmeau milieu du tumulte monstrueux du fer. Elle traverse les diagonales du temps qui se juxtaposent sans jamais vraiment les rencontrer en regardant dans le vide.
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Il y a là tout un roman urbain en esquisse. Rejetant les points de vue conventionnels « paysagistes » pour la représentation de la cité, l’artiste sans aucune perspectives nostalgiques, sans aucun respect pour un prétendu bon vieux temps donne du monde une vision étrangement décalée et belle. Sa peinture des formes urbaines est élaborée afin de susciter tout un vécu émotif : de la satisfaction à l’isolement, de la complicité à la crainte. On est loin d’un panorama de la ville : on peut en lire les strates dans une peinture aussi horizontale que verticale.
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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