artistes de référence
Niloufar Banisadr

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Niloufar Benisadr

Photographies exposées de manière permanente à la Galerie NegPos, 1 Cours Néausus - Nimes.


Salués par la critique, très remarqués dans le milieu artistique iranien et international, les sept artistes présentés construisent leur univers entre héritage et innovation. Qu'ils vivent en Iran ou en Europe, ils rendent compte de leur attachement à leur pays. La réalité iranienne, source essentielle de leur inspiration, est recréée à l'aide de supports variés. L'image, qu'elle soit photographique, vidéo ou télévisuelle, est le mode d'expression privilégié. Elle est prétexte à des détournements pour raconter les conditions de vie. Shadi Ghadirian photographie, dans de poétiques reconstitutions, les conditions de la femme. Shirana Shahbazi associe dans ses installations photo, paysages urbains et portraits. Ghazel se met en scène dans des sketches vidéo où elle dénonce les paradoxes du quotidien. Mehran Mohajer réalise un travail conceptuel autour des médias. Khosrow Hassan Zadeh peint avec sensibilité les événements tragiques et les laissés-pour-compte de la société. Marjane Satrapi, dans ses bandes dessinées, évoque avec force et humour son enfance et son adolescence dans l'Iran de la Révolution islamique. Enfin, Farhad Moshiri et Shirine Aliabadi, dans leur installation autour d'un repas, expriment la fixité et la mutation de la société iranienne. Témoins de leur temps, les artistes iraniens sont à la recherche d'un geste et d'un langage qui recomposent la mosaïque de leur réalité

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CONTREVOIR par Jean-Paul Gavard-Perret
(sur les photographies de Niloufar Banisadr)

Dire que la photo n’a pas de mémoire, qu’elle n’offre qu’un coupe-temps, qu’elle fige, qu’elle n’existe pas sans événement c’est ne rien comprendre à ce qu'elle engage et dont elle fait l'épreuve. Niloufar Banisadr le prouve bien :  penser que dans la photographie l’événement est roi est la réduire à une bien pauvre hardiesse. Si la photo ne fait que véhiculer de l’événement elle n’est rien. Elle n’est pas faite non plus que débiter de la durée en rondelles de saucisson. Elle n’est pas une prothèse portée en bandoulière. A ce titre Niloufar Banisadr  affirme l'essence même de la photographie : à savoir son langage qui fait  que sa voyance ne consiste pas à voir mais à être là. Pas plus que la peinture la photographie ne rend la chose vue, mais comme celle-là elle se rend en tant que chose. Par son langage elle crée un territoire habitable où nous sommes chez nous même si, comme c'est la cas chez l'artiste,  l'espace qu'elle crée n'est plus balisé par le cadre étroit des conduites forcées où nous sommes habituées de la voir. L'artiste en effet nous e détourne en refusant d'en faire un pur miroir où l'on viendrait se mirer. Son tirage argentique "Autoportrait" est à ce titre significatif puisque ce que l'artiste montrer elle le retire jusqu'à faire de son visage une sorte de figure abstraite. Certes on peut la lire autrement, et voir un fond politique ou religieux mais ce serait une fois de plus détourner la photographie de son essence au profit d'une instrumentalisation partielle et partiale.

Niloufar Banisadr sait en effet combien franchir la frontière, changer de corps, de lieu, de temps touchent à notre plaisir, à notre jouissance mais, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette traversée. La ligne de passage (ou de transgression) que procure les photographies de l'artiste inscrit une coupure d'autant qu'elle n'est pas de celles qui ne font qu’emmener avec elles leurs propres bagages, leur propre interprétation, leur propre inconscient.  Si la terre tend vers elle, elle n'y est pas sourdement aimantée. C'est pourquoi il ne faut pas limiter la création à ses racines. C'est d'ailleurs toujours un piège ou une réduction que de limiter un artiste à ses frontière. Pour lui franchir le seuil n’est pas qu’un leurre. L’étrangeté espérée et explosive chez Niloufar Banisadr n'est pas pour un regard occidental du registre exotique. Elle permet par ses structures et son traitement du noir et blanc une traversée des frontières même de l'inconscient. Cet éternel traître qui fait de nous un être répétitif trouve soudain une matière que le dessoude de ses mécanismes ou plutôt de ses images les plus sourdes. Sa mer proche et visible des côtes se perd soudain dans l'océan d'épures que propose la photographe.

Certes  de telles prises - ou épreuves - sont un engagement.  Mais chez elles, les frontières des apparences ne sont faites que pour être transgressées et  arrivent à venir à bout de la frontière interne de l’être. Le seuil devient alors l’accès à l’altérité seule capable une confrontation nourricière pour l’advenir à soi. Franchir les seuils du réel par la photographie revient à dire  : j’existe,  je suis dans le silence, l’abandon qui seuls donnent à l’autre son existence, j’assume une traversée incertaine dont l’avenir comme l’origine est une interrogation mais que seul le franchissement permet la possibilité. Niloufar Banisadr nous plonge ainsi au cœur de l’extase nue par l’épreuve photographique. Les marges, les confins, les habits, brefs l'extériorité ne donnent plus au réel la même “ assiette ”, la même assise. On bascule hors de la clôture, hors de soi afin que d’autres dimensions existentielles affleurent. L’artiste nous rappelle en effet le prix à payer pour le changement tant elle imprime une zone de franchissement entre le dehors (de l’exigence) et de dedans (de la résistance). Et il n’est pas jusqu’à la ligne d’horizon d’échapper à elle même : elle n’est plus ce territoire qui recule à mesure qu’on avance  mais elle permet de toucher à un  inatteignable là où dans l’espace silencieux des pulsions  règlent les comptes du sujet à son désir et à celui de l’autre. L’oeuvre pèse sur le séjour, le met en danger . La photographe nous rappelle dans ses prises si construites à une dimension majeure : celle de la perte d’équilibre - au sein même de mises en scène rigoureuses  - sans quoi l’aventure humaine n’est qu’une histoire sans lendemain qui trouverait réponse dans la phrase de Michaux contre laquelle de fait ce travail en son extase nue s’inscrit en faux  : “ Au commencement la répétition ”.

Il n’est de commencement que par la photographie qui par sa présentation - et non représentation - nous fait (re)naître de nos certitudes en nous apprenant à voir comme on a jamais vu. Ne demeure donc qu’un vertige angoissant puisqu’au sein du passage espéré la différence recherchée s’est évanouie. De fait si chaque épreuve indique une présence, il s’agit d’une présence en creux. La délivrance est absente, tout ressemble à un départ raté, remis à plus tard en une attente exaspérée, mais qui peut offrir des images capitales. En paraphrasant Jabès, Niloufar Banissadr pourrait donc affirmer :  O image pulvérisée, o photographie devenu poudre . Dela manière la plus rigoureuse qui soit, de telles épreuves inscrivent une coupure mais pas celle que l’on attendait. Plus question de trouver simplement  l’unité amortie d’une repos. La photographie se met à dupliquer du semblable là où l'on cherchait un exode.Mais elle devient un moyen de venir à bout de la frontière interne de l’être. Elle nous "apprend" à  s’extraire de la pure illusion  afin de nous offrir un errance ici-même plus qu'un  détour par l'altérité illustrative.

Et ce parce que la photographe ose affronter sa propre délimitation, son ghetto, sa forteresse.  Et s’il convient de renoncer de l’abri totalisant de la photographie dans laquelle rien n’est franchi, celle-ci donne toutefois un passage au passage.  Devant comme derrière la barrière de l'appareil de "prise" de vue  ne reste que du pareil, du même au moment où la photographie crée une rencontre décalée, différée qui, si elle reconduit le sujet vers les défilés de l’inconscient, ne lui donne de quoi  se défiler” devant le péril de la traversée.  Face à la compacité et l’opacité du réel l’être ne peut plus se dérober avec la même ambiguïté qu’une femme fuit en sa nudité. L’artiste entre ainsi dans l’aire de celle qui ne tourne pas le dos à la photographie mais la pousse plus loin dans sa simplicité en sa lutte contre le silence. Elle fait jaillir l’entre-deux par où ça passe, par où un réel désir (fut-il de mort) n’est plus en sommeil. La fragmentation, la charpie, le jeu de cache-cache plus que de trompe-l'oeil permettent d'affirmer la photographie en tant que telle, c'est-à-dire en tant que langage : rien n'a lieu que son  lieu dans l'immobilisation de pauses concertées en moments de foudre.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.