Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Oda Jaune

Artistes : 1001 conseils
pour mieux vendre vos oeuvres
de Céline Bogaert

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ODA JAUNE ET LE PERVERS POLYMORPHE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 



Oda Jaune, Monographie de First Water,
Editions Hatje Cantz, Allemagne, 2010.

Oda Jaune, « Once in a Blue Moon »,
Galerie Templon, Paris, du 8.11 au 31.12.2010.

 

Pour la seconde fois  la Galerie Templon expose la très jeune peintre allemande Oda Jaune. Agée à peine de trente ans l’artiste d’origine bulgare développe un univers unique. S’y croisent dans une atmosphère onirique, influences surréalistes, iconographie rétro, réalisme socialiste, réminiscences du cinéma hollywoodien, réclame ou faits divers. Son travail est d’une maturité inhabituelle. Oda Jaune y explore un monde étrange où individus, objets, formes non identifiable évoluent dans des scènes  étranges. Son univers tourmenté est plein de poésie. Mieux : il est d’une poésie pleine car profondément dérangeante. Aquarelles et huiles livrent des scènes inquiétantes où se mêlent douceur et violence. Cela témoigne de la part de l’artiste d’une absence d’inhibition, de peur, de préjugés et demande à ceux qui regardent le même abandon. Des êtres doubles sont toujours à la recherche de leur moitié. La créatrice tente ainsi d’extérioriser une pensée, une émotion, un sentiment que chacun cache en lui. Elle prouve qu’il existe des éléments vitaux dont on ne sait pas à quoi ils ressemblent mais auxquels elle donne corps. Continuellement à la recherche de la « pièce manquante » elle fait surgir ce qui jusque là n’avait pas encore de formes.

Par exemple un organe ambigu (cœur, morceau de chair) apparaît de manière inattendue. Cela crée une impression de sensualité mais aussi d’étrangeté, de fantastique. Peignant des œuvres avec des formes anthropomorphiques, Oda Jaune invente une symbiose formelle entre l’être et la nature. Elle fomente une forme de dynamique visible entre formes organiques et formes culturelles suggérées par la présence humaine et ses instruments de travail ou de guerre. La créatrice construit chaque toile ou aquarelle comme un scénario de film mais à la manière des maîtres anciens. Elle joue d’un certain baroque et d’une forme de maniérisme. Souvenirs, lectures, images aperçues sur Internet lui permettent de trouver son « inspiration ». Toutefois la « cause » n’est pas l’essentiel comme l’écrit l’artiste  « Ce n’est pas important d’où viennent les motifs, mais plutôt ce qu’ils deviennent. »

Son nom d’artiste est un nom d’emprunt :  Oda en vieil allemand veut dire  « précieux » et cela lui va bien. Quant à Jaune la référence est claire (pour un francophone). La couleur est attachée au soleil, à la lumière, au positif. Et c’est là pour l’artiste un symbole pour celle qui est née dans une famille d’artistes. Très jeune la future peintre est fascinée par les livres d’art :  Cézanne, Picasso, Matisse deviennent ses références. Et la peinture devient pour elle la meilleure manière de trouver sa voie, de créer sa propre réalité  en  rencontrant d’autres artistes pour avancer. L’artiste refuse de donner des titres à ses œuvres et pour une raison majeure : « laisser une liberté du regard au public ». Epouse du peintre allemand néo-expressionniste Jörg Immendorf (1945-2007) dont elle fut l’élève Oda Jaune  a appris de lui de ne jamais abandonner une œuvre en cours, d’aller au bout de la peinture, de se battre avec une toile. C’est devenu pour elle la seule opportunité de creuser un sillon sans jamais perdre l’opportunité que la toile présente. Toute peinture est donc une bataille. Une fois terminée, vient le temps des constats  afin de « voir si le combat a été difficile ou non entre la toile, le sujet, et moi ».

Avec ses aquarelles l’artiste peint sur un papier beige ou plutôt couleur de la peau et joue sur la fluidité de la technique, son immédiateté, son jeté. Ses peintures sont plus retenues, moins spontanées. D’un côté « l’instantané », de l’autre « l’éternité ». Néanmoins pourréaliser toutes ses oeuvres Oda Jaune commence directement, sans dessin préparatoire. Elle va directement vers le support. Elle a bien sûr une idée en tête, mais cela bouge, évolue « c’est un amoncellement de pensées qui défilent ». Sur ses peintures plusieurs couches montent petit à petit les unes sur les autres. La première couche fait partie du processus pour arriver à la deuxième et ainsi de suite en un processus où le côté matriciel garde toute son importance.

Pour peindre l’artiste utilise souvent des photos. Elle veut « que les gens reconnaissent tout de suite ce que c’est ». Oda Jaune aime en effet les détails précis afin de donner l’impression d’une réalité afin de mieux pénétrer à l’intérieur de l’image jusqu’à ce que le regardeur soit piégé. La photographie permet ainsi de maintenir une distance que les modèles vivants ne pourraient induire. Ce medium d’emprunt permet  de trouver sujets et figures. Il n’est qu’un modèle, une source au même titre que l’Internet : « le Web apporte le jeu des multiples combinaisons possibles : entrer un mot dans la recherche d’images de Google et se laisser surprendre par ce qui peut advenir. C’est un peu comme du voyeurisme » dit l’artiste. Et d’ajouter : « Chaque fois que je vois une image, et si elle me titille, ça me rend heureuse d’imaginer une histoire ». Hormis le Web et les photos anonymes, l’artiste utilise les propres clichés de sa vie passée. A partir de ce substrat Oda Jaune peut autant créer un univers pastel fait de gris bleu ou de rose, un univers du renouveau, du désir qu’une expérience plus dure (en particulier dans ses peintures).

L’artiste ne cesse donc d’appuyer sur les contrastes. Elle monte un monde aussi suave que  violent et toujours bizarre. Certains corps de son exposition « Once in a Blue Moon » ne peuvent que laisser perplexes. L’univers est donc perversement polymorphe.  Les hybrides nous font vaquer entre la vie et la mort. Nous sommes projetés dans une sorte  d’univers des limites sans que nous sachions si nous restons en dedans ou si nous sommes déjà au dehors. Un univers où  les genres eux-mêmes ne trouvent plus d’assises solides : que montrent en effet certains « chairs gonflées » de l’artiste :  une langue phallique  ou un sexe d’homme. Le doute est toujours de mises au sein de formes  anthropomorphiques paradoxales que ne renieraient ni un Lynch ni un Cronenberg.

Toute l’œuvre joue donc de l’ambiguïté comme le prouve une toile où figurent  des chiens sur un tissu bleu, drapé entouré de fleurs blanches : « On peut le voir comme le tissu de la Vierge, symbole de la virginité, mais ce n’est pas que ça. C’est également pour moi le souvenir d’une femme vue sur un canapé. En outre, en français, une jeune salope est traitée de « chienne » et ce tableau oscille certainement entre la Sainte et la Putain ». Toute l’œuvre répond à ce double jeu, à cette perversité polymorphe. Le bout pointu cité plus haut est donc autant un  sexe masculin, une langue féminine cajoleuse, qu’un symbole du Petit poucet, qu’un élève lève le doigt à l’école ou qu’une déformation symbolique d’une forme en devenir « comme la chrysalide pour le papillon ». Et l’artiste de résumer ainsi cette approche : « C’est bel et bien une forme ouverte aux interprétations ». En ce sens son œuvre porte bien le nom et le prénom de l’artiste : elle est aussi précieuse que lumineuse. Lunairement lumineuse.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.