IMAGE : JUS NERVEUX PHILIPPE ORDIONI ENTRE PLAY ET GAME
par Jean-Paul Gavard-Perret
Philippe Ordioni est toujours prêt à courir le risque de ne plus voir vraiment, de ne plus retenir une image stable et de pur reflet. Le vent de son souffle expressif crée à la surface de l’image bien des remous. Les représentations tels que nous aimons les appréhender se défont. Mais – en conséquence – l’espace est un peu plus libre, un peu moins a priori dessiné et colorié de manière standard.
Entre peinture et photographie son oeuvre est discordante. Face aux tentations intimistes des pseudo révélations, face au corps platement exposé il propose un autre type d’impact. Ses mises en scène sont autant de mise en formes aussi paradoxales que décapantes et efficientes.
Il n’hésite pas à « oublier le moderne ” en le ridiculisant, le diabolisant. Il lutte contre le consensus mou qui s’est emparé de la photographie ambiante, il combat aussi l’indifférence généralisée qui prospère au nom de la prétendue égalité démocratique des goûts - ce qui revient à imposer la loi du nombre, réduisant l’image à une activité rassurante aux effets anxiolytiques.
Ses images « virtuelles » ne se veulent pas celles de saints ou saintes auréolés d’une déférence de principe. Se refusant de devenir un vaticinateur pompier, il modifie l’atmosphère, attendris certaines formes. Son objectif n’est pas la séduction. Dans ses portrais le langage plastique fait événement. C’est par lui que tout passe.
Philippe Ordioni lave, débarbouillette les portraits à travers divers registres visuels. Tous s’unissent dans la même partition. Bref il s’agit d’une langue plastique hors de la représentation tout en restant dedans, d’une plasticité vivante qui procure un plaisir d’émotions inédites et puissantes.
L’œuvre crée des échappées, une liberté faite d’ellipses dans le rêve, par différentes lacunes, glissements et montages en syncope. Il y a là un effet de double jeu du jeu que la langue anglaise note en distinguant game (quand le jeu a ses règles) et play (quand il invente ces règles à mesure). Chacune des images de Philippe Ordioni représente ainsi un espace ouvert entre le game et le play. Le game est l'exploitation des figures et des règles. Le play est le jet d'une “ déprédation ” volontaire et qui fait sens.
En conséquence le créateur sort de l’art purement expérimental mais aussi d’une esthétique naturaliste. Il s’agit par ce double jeu de trouver une langue susceptible de prendre en charge les instances improbables du portrait. Soudain s'expriment ses étreintes, ses incertitudes, son inconscient. L’ensemble prend corps par échappées d’une scénographie aux distorsions programmées face à la langue normée.
Le système des divers courts circuits créés par l’artiste devient la règle d’un jeu beaucoup moins ludique qu’il n’y paraît. En surgit un “ pluriel monstrueux ” (Novarina) à la fois violent, lucide et joyeux par des altérations nécessaires. Elles permettent d’entrer en une paradoxale communication et en une confrontation communicante avec une expérience originelle, avènementielle. Une telle approche refuse l'assujettissement aux images de communauté pour offrir une expérience inédite qui, si on fait l’effort de l’accepter, est celle du savoir et du plaisir. La machinerie des images ainsi désaccordées bien des choses se passent.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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