Artistes de référence

Orlan

Orlan

Née à saint-Etienne (France) en 1947. Vit et travaille entre Paris, New-York et Los Angeles.

Orlan : le site


Orlan
ouvrage collectif

Orlan est, du monde de l'art français, l'une des artistes les plus médiatiques. Cette importante monographie retrace pour la première fois tout son parcours artistique de ses débuts en 1964 à nos jours. Construit comme un diptyque, ce livre s'articule autour d'une " photochronologie " qui donne la part belle aux images et d'une anthologie où la parole est donnée à l'artiste, aux critiques et historiens d'art. Plus de 200 œuvres, dont certaines inédites, sont ici reproduites et commentées, cinq essais et un long entretien avec Orlan nous permettent de mieux appréhender cette œuvre complexe et d'en démontrer la cohérence.

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QUAND ORLAN MET LE VOILE
par Jean-Paul Gavard-Perret

Orlan "Shifty Dress Code" et " "Shiftings Fold" Galerie Hélène Lamarque
125 NW 23rd Street, Miami FL 33127
www.galeriehelenelamarque.com


Une tradition assure que la vérité est un dévoilement. Mais ce n'est là qu'une variété de l'illusion, de la prestidigitation. Si elle se réduisait à cet exercice la vérité perdrait de sa complexité au profit bien mince et puéril d'une découverte. C'est pourquoi dans sa dernière exposition de Miami Orlan met le voile. « Shhifty Dress Code » offre une série de statues blanches composées à l'ordinateur et « Shiftings Fold » une série de photos en trois dimensions de plis blancs. Cela peut sembler surprenant chez elle qui a toujours avancé non masquée en multipliant toutefois des « masques ». Pour autant l'artiste dans cette exposition ne dit pas que la " chose " gît sous le voile ; ni la femme sous son peignoir. L'une et l'autre restent un complexe de tissus. Et leur nudité se révèle selon des plis et replis à la blancheur impeccable.

Ce qu'Orlan présente peut s'apparenter à un suaire. Ce linge conçu, comme son nom l'indique, pour la sueur ne reçoit pour autant ici celle de l'agonie. Il peut matérialiser toutefois un voile liquide exsudé, un masque ruisselant. Chez Orlan un tel tissu ressemble à son fluide, il est un peu liquide mais solide pourtant par sa matière et donne les traces d'un corps énigmatique. Celui-ci ramène à une conception de l'art à l'antique dont l'artiste ne retient que certains signes. Elle rappelle que le cosmétique est l'art de la parure. Elle orne et ordonne, cache et dévoile tout autant. La cosmétique et le cosmos : tous deux sortent de la même source, ils désignent l'arrangement, l'harmonie, loi du visible et de la convenance qui devient avec Orlan celle de l'invisible et de l'inconvenant.

Rien ne va aussi près de la vérité. Celle qui trahissait sur elle-même les normes de la beauté, dévie l'ordonnance du plissé statuaire. L'ordre de son voile est celui d'une " variété " du monde qu'elle soumet à sa propre règle. Son nouveau travail reste donc toujours de l'ordre du cosmétique mais qui désormais s'intéresse au voile plus qu'à la peau. Tant d'artistes modernes le refusent comme s'ils n'osaient plus soutenir l'enjeu que cela suppose. Tout se montre pourtant dans les effets trompeurs ou superbes du voile. Il est de la même nature que la peau que les mains tissent, enduisent, assouplissent et fortifient.

Dans son blanc immaculé l'oeuvre exposée à Miami est constituée de replis, des zones instables, des régions denses, compactes, ondoyantes, fuyantes. Et ce qu'elle cache est moins un corps que l'invisible de l'inconscient qui tel un lac visqueux prend pour argent comptant la lumière qui joue sur elle. Et oublier sa propre image revient pour Orlan à s'engager probablement vers début de sa métaphysique. Refusant à l'image des couleurs elle métamorphose le corps ou le quitte en quelque sorte puisqu'il n'en reste qu'un fantôme. « Perdre » le corps ressemble donc bien à un acte métaphysique : Orlan se promet l'ailleurs sans y laisser sa peau. L'au-delà se révèle au sein de circumnavigations. Contre le bâti du corps émerge une migration formelle.

La difficulté reste de découdre ce que le voile recouvre. Il ne s'agit pas de le relever mais d'accepter l'errance proposée. Demeurent désormais ce qui ressemble à d'étranges statues. Leur repos, leur fixité ne sont pourtant qu'une thèse de départ. Sous le front de sa stabilité se jouent bien des affronts. Et soudain la condition identitaire prend de nouvelles altérations qu'on ne prévoyait pas de cette manière chez Orlan. Surgissent des variations imprévues dans son invariance. Désormais nous ignorons son derme en ses accidents oxydés. Le corps semble stable et instable. Il ne coule plus comme le temps, il percole en lui. Le voile lui donne une nouvelle présence et un autre mouvement.

Il faut en suivre la disposition délicate de ses plis, la profondeur de leur entassement et le talweg de leurs coutures dans la topologie de surfaces, leurs lueurs d'aube ou d'ultime crépuscule. En ces voiles diaphanes, l'angoisse ne vient pas de l'aveuglement qu'ils provoquent mais de ce qu'ils traînent par strates et couches sur bras, épaules, cuisses, ventre, dos et âme. La brume rampe et pose deux questions : Comment recouvre-t-elle les choses ? Que signifie voiler ? La simple ombre éveille les membres, ils courent à la rescousse des yeux lorsque la vue elle-même se voile. Le voile à l'inverse endort le corps, l'imbibe, l'anesthésie. L'impression défaille mais en même temps elle excite, rend plus sensible. Le voile bande les yeux, barde, harnache différemment le corps.

Une douceur s'offre à l'extérieur comme le fait éprouver l'eau de la mer lorsqu'on se baigne. Toutefois, la douceur devient plus caressante. Assez forte pourtant afin de résister aux circonstances et aller les chercher avec hardiesse à la fortune du monde. Elle est donc assez puissante mais assez fine pour qu'on en saisisse les appels discrets. C'est une douceur dure, sensitive, délicate et en porte-à-faux entre le délectable et le déchirant. Certes, nous n'apprenons rien de ce qui vraiment marque cette complexion textile molle. Cependant elle demeure assez chaude mais aussi assez froide pour que sa trace perdure.

Le voile délocalise le corps. Son " je " pensant frémit: il pense partout. Monde et corps se caressent, voile contre voile loin d'une vision trop géométrique. Tout devient souplesse, confluence et dépliement. Par occupation des lieux qui fluctuent, le " milieu " des voiles dévoile car il fait soudain partie d'une géométrie solide qui favorise la fusion et verse au fluide. C'est un milieu qui mitige. Il fait de l'être et du monde un mélange métisse. Tout se rencontre à la contingence en devenant un matelas de turbulences. Voiles de voile et de voisinage, couches, pellicules jouent de manière diaphane et pourtant sensible en ce qui n'a pas de densité sinon une densité subsidiaire.

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.