Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Le corps et son secret


La jeune femme qui descend l'escalier
de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

» Bon de commande ( prix : 10,00 €)
» Editions du Cygne


LE CORPS ET SON SECRET

par Jean-Paul Gavard-Perret
 

« Our Body / A corps ouverts », Palais des Arts du Parc Chanot, Marseille. (jusqu'au 18 janvier 2009)

Exposition à la fois artistique et éducative,"Our Body / A Corps Ouvert" , plutôt que d'utiliser des modèles anatomiques,  présente de véritables corps humains afin de permettre au public le plus large de voir ce qu'en principe seuls les médecins et les anatomistes voient et étudient. Le but ouvertement explicité de cette exposition est que les visiteurs partent avec une meilleure connaissance de l'anatomie, des fonctions du corps, et une meilleure appréciation de leur santé. Elle ne pouvait que créer une polémique puisque, refusée par la Villette pour des raisons « esthétiques » elle  a déjà à la fois battu des records d’affluence et ouvert à bien des débats dans les villes où elle a été déjà présentée. Les corps écorchés repartis en six section laissent entrevoir muscles, os et organes internes et permettent de comprendre les systèmes neuro-végétatif, musculo-squelettique, uro-génital, respiratoire,  digestif et cardio-vasculaire.
Cette exposition ne mérite pas le bruit qui l’entoure. Il s’agit d’une exposition sinon sans objet (au contraire…) du moins sans objet esthétique. L’art (si art il y a ) s’y réduit   à une technique avancée qui permet de donner à voir grâce à une  imprégnation polymérique le corps humain. On s’est par ailleurs intéressé à la provenance de ces cadavres. Le problème ne semble pas central et s’imprègne d’un souci moral qui n’a pas lieu d’être. J’ai personnellement donné mon corps à la science et que mes « restes » soient simplement disséqués par les carabins ou exposés ne change rien. Je ne vois pas personnellement de position morale quant à l’objet de cette mise en scène.
Le seul reproche à accorder à cette exposition reste sa valeur « esthétique » qui dans son aspect kitsch dans le plus mauvais sens du terme ne joue que sur l'instinct morbide des spectateurs. En ce sens et si le refus de La Villette est guidé par ce choix je le partage. Mais je crois que le décision de la Cité des Sciences est tout autre. Le lieu étant largement ouvert aux enfants, les responsables ont du penser que cette monstration risquait de déranger le jeune public exposé pourtant, sous l’effet de divers films et jeux vidéos, à pire que cela. Mais il est vrai que soudain l’on passe du virtuel au réel sans comprendre que dans notre monde dématérialisé et d’images la frontière est plus complexe qu’on ne le croît. De fait la polémique repose sur le fait que l’on montre du « corps » mort et qu’il existe là un tabou très fort envers ce que Artaud lui-même nommait « la viande » humaine.
Sur un plan artistique toutefois il n’y a rien à dire, car il n’y a qu’une vision des plus naturalistes qui en aucun cas ne pose la question de la dimension de corps dans notre société et sa re-présentation. La monstration du « monstre » (le corps) n’avance pas ici d’un iota, ne dérange pas sinon les moralisateurs sensibles. Et il faut s’intéresser à d’autres visions plus carnassière pour faire avancer la connaissance de ce qu’il en est de notre matière. Nul secret ne transparaît dans « A corps ouvert ». Et on se souvient àn ce propos de la fameuse de Derrida :  "Plus de secret, plus de secret" . Le dévoilement du secret du corps passe au delà l’exhibition et la conservation de sa matière. Pour atteindre la « differance » dont parlait Derrida ou le "pas au delà" que réclamait Artaud il faut d’autres incisions que celles proposées par une telle exposition.
Cette exposition ne donne qu’un « croire voir » et débouche sur un silence sans fond auquel le corps est rendu puisque le secret reste entier et ne peut que retourner d'où il vient. Il faut donc laisser hors jeux  cette fausse cérémonie des aveux dont la duplicité est patente non avec le secret mais le mensonge. Elle feint de nous porter au cœur du trouble  qu'elle semble forcer en ne déroulant de fait qu’une « fictualité . Nous sommes autour du dedans mais pas à l’intérieur et il faut donc fissions pour faire parler le corps. C'est par tout ce que l’exposition laisse vacant  que l’art doit plonger. C'est là qu'il possède quelque chose "d'inter-essant" à dire et à montrer. C'est seulement là qu'il ne signifie pas une supercherie ou une simple prouesse technique. Aucune limite n’est repoussée et on ne  s'approche pas sinon d'un centre ou d'une vérité.
A ce titre on opposera à cette exposition l’approche d’une Eugénie Jan. Cette artsite sait que tout objet identique à lui-même reste sans réalité et que le réel dans sa réalité n'est pas matière à représentation. C'est pourquoi elle retire  du corps ses organes,  l'en délivre sans qu'il devienne pour autant une pensée pire. Vidé, le volume corporel devient foyer et provoque une expression nouvelle de l'anatomie. Dans chaque "sculpture" l'artiste souligne un détail du corps d'autant plus réel qu'il n'apparaît plus pour ce qu'il est. Elle introduit de la sorte un piège aérien propice au glissement de l'illusoire vers le mental en ménageant un territoire "virtuel" chargé de provocation. Le corps devient une chambre claire.
L'artiste utilise la perception visuelle afin de développer un dérangement physique et de déplacer le centre de notre émotivité  vers quelque chose de plus profond. Ce déplacement affecte le représentation que nous nous faisons de notre organisme. Et si l'imagination puise exclusivement dans l'expérience corporelle, cette imagination organique devient une forme de poésie à l'état élémentaire, brut. L'idée n'est plus d'érotiser une partie du corps qu'on ne voyait pas ainsi : les seins sont comme à genoux, l'image offerte est tout autre chose que la représentation du fantasme, elle visualise un mythe qui touche au plus profond, au plus obscur : sa violence traverse le regard et va dans l'épaisseur où il arrive de sentir une vie plus ancienne et animale que notre propre vie. Les carcasses deviennent soudain les parts de nous qui n'ont jamais pris forme et langue : tout s'articule selon une circulation dont nous ne possédons ni la clef, ni la maîtrise. Le mutisme du corps se change en voix de mort, en voix de vie. Il  met en miroir ou en abîme l'organique et le mental.
L'oeuvre d'Eugénie Jan devient l'espace et le langage d'un fabuleux théâtre en tant que sublimation de la réalité. Le corps en est la scène. Le corps ou du moins ce qu'il en reste se met au service d'un paradoxal érotisme : non celui qui exalte les sens mais qui les porte vers quelque chose de plus passionnant car  poussé plus loin. Le créatrice exhausse l'art vers un certain absolu au delà de l'univers restreint auquel le limite les narrateurs de la banalité sexuelle. Eugénie Jan la transfigure à la fois vers une outrance baroque et aussi une réduction  par rapport à ce qu'elle laisse voir : carcasse vide, tête vide, animal humain limité à sa peau. Le sexe n'est pas rayonnant mais à l'inverse, l'artiste élimine toute notion de péché. Ses carcasses signifient simplement l'âge sombre dans lequel nous sommes entrés.

Cet érotisme muet, singulier, n'est pas situé au sommet de l'esprit humain mais dans sa carcasse ou ses restes. Il n'est plus associé aux organes vitaux de l'être puisqu'ils ont disparu. Pourtant une vitalité est encore en action contre la catastrophe absolue. Il existe donc une approbation de la vie jusque dans la mort. Minés, les hauts reliefs inspirent une douleur, un blasphème et une adoration. Ils deviennent les figurations qui unissent de façon aiguë et effrayante la mort avec la vie, la matrice avec la tombe, l'élévation avec la déchéance. Aux approches de la nuit que nous voyons venir sur la civilisation et sur la culture, dans leur blancheur, de telles oeuvres rayonnent de beauté noire. Il arrive ainsi que dans l'art contemporain surgissent comme ici des oeuvres rares produites tant par l'affect exacerbé que par l'intelligence.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.