SUZANNE PAQUETTE EN HAUSSE LISSE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Suzanne Paquette, tapisserie haute lisse, détail
Collection Loto Québec

Les textiles de Suzanne Paquette ressemblent aux pages du cahier de ses rêves. L’artiste nous fait ainsi entrer dans l’histoire et la forêt de ses songes. Leurs récits et leurs clairières sont parsemés de couleurs particulières au sein d’u n assemblage et d’une stratégie particulières.
La tapisserie haute lisse est un médium parfait pour cette expérimentation sensorielle. Par l’exploitation des qualités particulières de cette technique la créatrice peut composer des couleurs judicieusement « perverses ». De loin elles donne une impression de monochromie. Mais lorsqu’on se rapproche la matière dont elle est montée, tissée laisse poindre un enchevêtrement multicolore. Des innombrables croisements des fils tissés s’inscrivent des dérives en bleu, en rouge et en bien d’autres nuances.
Suzanne Paquette demeure fascinée par les ombres d'ombres et de reflets de reflets. Et plus qu’une autre manière la haute lisse lui permet de se grimer en fée du tissage etsurtout en rêveuse insomniaque perdue dans la jungle qu'elle monte de toute pièce. Dès lors l’artiste repose la question de l'image à partir des images de rêve qu'on ne parvient jamais à décrire.
Chercher à "écrire" les rêves comme le fait Suzanne Paquette est le seul moyen de saisir un impensé, un irracontable. Le non perceptible émerge en un processus de fixation et de surgissement. Les textiles deviennent de vastes "descriptions" qui échappent à toute description.
Mettant sans cesse en relation des fragments épars-disjoints, l'artiste, à l'inverse de tant de tisseurs et tisseuses, ne se contente pas de monter une grande parade d'un ramassis de couleurs. Chaque pièce permet de saisir une sorte d'essentialité. Sous son apparent chaos on se rend compte que - comme dans les rêves - rien n'est arbitraire.
La force d'une telle recherche tient à son exigence. Mélanger des éléments colorés revient à axer chaque pièce à une réflexion planifiée dans un rapport de mémoire. Celle-ci comme on le sait échappe en partie à la conscience en ses chaînes d'associations. Suzanne Paquette cherche à les donner à voir. Elle fait le pari que de ses mélanges surgissent des rébus dans lesquels le "sujet" n’est plus seulement de chercher à deviner ce qui est montré mais de comprendre ce à quoi cela se rapporte.
Les lieux ouverts et étendus font marcher le désir face à ce qui résiste lors du premier regard. Et si l’artiste nous méduse c’est parce que ses propres images font de même. A la clarté aveuglante, à la stupeur première qui n'auraient que la force de l'instant, la créatrice préfère l’énigme et la distance. Le trouble y apparaît. Une autre histoire se dessine par le jeu du lissage. Mais et volontairement l'imminence de sa rencontre ne se produit jamais. Elle est sans cesse différée. Par son essence même l’œuvre de Suzanne Paquette est une dérive et un mystère. Si l’histoire se dissipe, son rêve ne finit pas de nous interroger.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|


La tapisserie haute lisse est depuis longtemps mon médium de prédilection pour exprimer ma quête de sens. 