Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Steven Parrino




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STEVEN PARRINO : L'ART ET LE CHAOS

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Steven Parrino, The No Title Painting, 2003 (source Flickr)

En art le chaos n'existe pas. Au mieux c'est une abstraction parce qu'il est inséparable de ce que Deleuze nomma "le crible" qui en fait sortir quelque chose. Même la dispersion fait le jeu de l'unité. Elle a beau se vouloir dispersive est reste quelque chose - une construction au besoin déconstruite ou se voulant soustraite à la singularité. C'est en cela que l'art peut donner une approximation assez précise du chaos. Blake avait déjà compris comment le chaos en peinture était l'ensemble des possibles, des "compossibles". L'art est en effet une machine contre la nature et la société. Il en extrait les différentiels capables de mettre à mal les dispositifs et les perceptions réglées. L'art déplie le chaos, en propose des vibrations et une infinité d'harmoniques. Le chaos sort du rien. Il devient du ceci. Le chaos devient public, il est préhensible en s'offrant à la répulsion ou au plaisir.

Né en 1958 à New York Steven Parrino appartient à la génération des artistes new-yorkais qui n'ont pas d'état d'âme quant à la distinction entre la culture populaire et la culture bourgeoise. Il a grandi dans un environnement urbain. Les musiques punk et rock l’ont nourri. Il a gardé - jusqu’à sa mort en 2005 dans un accident de moto -  la lucidité de sa situation. Son mode de vie est lié à son travail artistique. Ils sont convoqués le corps, la performance, le cinéma expérimental, la vidéo, le dessin, la photographie, le collage, l'écriture, et de façon primordiale la musique et la peinture. Sous l'étiquette d'  « Electrophilia », il n'a cessé de jouer et d'enregistrer, seul ou en compagnie d'autres peintres et d'autres artistes, parmi lesquels Steve Di Benedetto ou Jutta Koether. Une vidéo de 1997 le montre aux prises avec la matière sonore. Pendant près d'une heure, il s'efforce de maîtriser l’arc strident qui se produit entre deux guitares électriques, et tente de tenir physiquement un équilibre instable entre dissonance et consonance. Cette pièce musicale est exemplaire de sa façon d'aborder la peinture. Comme pour une certaine musique, la distorsion est chez lui le discours de sa méthode. Comme pour la peinture, il s'agit de traiter le chaos par le chaos. L’art  n’a cesse de prendre la mesure de la réalité confuse et brutale de l'existence. Comme il l’a écrit dans son « Notebook » de 1990 : «Le réalisme a été redéfini depuis Courbet : il ne s'agit plus de représenter la réalité d'un moment mais de donner corps à un objet, dans le monde réel et dans un temps réel». Il part du principe que l'artiste est un miroir du monde, et que le monde tombe en morceaux. Dans le même texte il dresse la liste de toutes les exactions que l'on peut faire subir à la toile : arrachement, froissement, dislocation, torsion, dégrafage, déchirure, lacération.

A partir de ce constat il a créé des oeuvres très identifiables. Ce sont des monochromes  d’abord tendus sur une toile. Celle-ci est ensuite dégrafée, replacée mais décadrée et froissée sur son châssis d'origine. Le monochrome glisse vers l'abstraction, la planéité bers volume. Ce principe sera parfois appliqué jusqu'à la disparition totale du châssis, les toiles étant présentées en tas sur le sol. Il met ainsi  littéralement la peinture au pied du mur… Toutefois l'attitude destructrice ne s'exerce pas directement sur la peinture, mais elle s'exprime avec elle et par elle. Parrino ne se situe pas dans l'affirmation moderniste et contestable  de la mort de la peinture.  Il affirme que c’est cette mort annoncée de la peinture qui l'a conduit à en faire. L’agression portée au support reste un hommage  à la peinture. L’artiste lui reconnaît  le pouvoir de faire sens et il n’a cesse d’ironiser sur cette prétendue mort proclamée en comparant cette exécution programmée à de la nécrophilie.  La pertinence plastique que la peinture de Steven Parrino impose est aussi évidente lorsqu’il recourt à la couleur, à la somptuosité des laques aluminium ou des dorures que le décadrage va faire apparaître comme des drapés monumentaux. C’est de cet esprit que procèdent par exemple ses œuvres exposées à la biennale de Lyon en 2004 ou l'école des Beaux-Arts de Grenoble en 2004 un peu avant sa disparition. Il en va de même avec ses « tondos » (exposé à la Team Gallery à New York)  dont la toile rayée subit une torsion en son centre. Le peintre ne refuse donc pas, contrairement à beaucoup d’artistes de son époque, pas la notion  d’esthétique. Il l'admirait d’ailleurs chez Andy Warhol,  particulièrement dans ses « Oxidation paintings ».

Le « The No Title Painting » de Parrino restera une pièce majeure de sa forme de radicalité. Deux panneaux de placoplâtre (matériau auquel il avait régulièrement recours)   sont enduits de plusieurs couches de laque noire brillante. Posés en porte à faux contre un mur de la galerie, ils ont été éclatés par l’artiste, la veille du vernissage. Avec la toile nue, nous sommes là devant le dernier retranchement du monochrome. Non plus la fin de la peinture comme le proclamait Rodchenko mais une sorte d’état minimal : un aplat uniforme, neutre dans sa mise en œuvre, sur une surface plane. À partir de cette base la question de la couleur elle-même est réglée. Soudain le noir représente moins la marque d'une neutralité que la « dark matter » manifeste d’un état d’esprit et d’un style de vie.  Parrino reste  le  peintre postmoderne par excellence capable de donner formes au chaos de nos existences. Et la ressemblance entre le créateur et son œuvre prouve l'originalité profonde de l’artiste. Si l'homme fait l'œuvre, les nécessités du travail infléchissent la façon de vivre et la manière d'être renouvelle et approfondit les possibilités du faire.   Et s'il fallait dresser la fiche signalétique du new-yorkais, nous  dirions: geste puissant, couleurs peu nombreuses mais toujours froides, vertigineuse sensation de vitesse et d'espace. Signe particulier: curieuse impression d'ordre dans ce qui ne devrait être que chaos.

L'ambiguïté de Parrino se retrouve partout. Le geste dans sa liberté rejoint souvent les formes géométriques les plus essentielles, les couleurs deviennent chaudes à force d'être froides, le lointain contamine le proche et la vitesse se mue en éternité en  un ordre du désordre adapté aux exigences de son époque. L’artiste garde une vision nouvelle car il refuse les rapports traditionnels qui unissent l'homme à l'univers, sachant que les constituants du monde ne sont pas fixes mais en perpétuelle évolution. Il vit le présent du monde mais il demeure l'avenir pour le public l’époque qui lui succède. Et si Cézanne avait un vertige visuel, Parrino possède un vertige psychique.  Il appréhende la simultanéité des sensations et des éléments cosmiques au niveau de la conscience.   Et pour comprendre l'originalité l’artiste, il faut être conscient de la rupture qui s'est produite dans l'évolution de la peinture au cours de la dernière guerre avec l'irruption de l'"action painting". C'était la première manifestation incontestable d'une peinture à l’éthique et à l’esthétique libérées. Steven Parrino se laisse happer par le tourbillon des forces élémentaires, éprouvant le besoin de les assumer dans la connaissance physique. Saisissant dans les mailles de son gestualisme le mystère du monde, il dépasse l'angoisse par la possession, donne des preuves de conscience en créant un nouvel équilibre entre des forces antagonistes. Sa peinture est donc bien le combat de cette mise en place d'un ordre dans le chaos.  Elle représente la matérialisation d'un moment d'existence, elle est à sa manière cénesthésique.  Le geste de Parrino synthétise dans sa soudaineté l'être tout entier. Il trouve son expression dans son intensité. Il reflète quelque chose qui est auparavant pensé et vécu et permet la découverte de structures préexistantes par l'immédiateté de la sensation et de l'action.   Homme d'action, l’artiste américain n'est pas un contemplatif. Il participe totalement à son œuvre qu'il colore de la tonalité de son être physique et spirituel. S'il s'exprime par son geste, seule la conscience peut lui permettre d'échapper à l'automatisme et à la technicité. C'est la conscience qui fait évoluer le geste, qui l'amène à des découvertes et à un renouvellement.  Emotif et passionné, cette contradiction donne  à sa manière de faire, à son besoin de se livrer complètement un équilibre particulier. Parrino reste un de ceux qui donnent au chaos  une dimension particulière sous le coup des divergences, des désaccords, des dissonances et des coups portés à ses œuvres où la violence du monde se résout en une sorte d’accords étranges. Avec l’artiste les lignes mélodiques se perdent dans une cacophonie organisée.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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