Artistes de référence

Paul Pouvreau


Paul Pouvreau

Né en 1956 à Aulnay-sous-bois. Vit et travaille à Paris

 

 


Paul Pouvreau
de Claire Le Restif et Emmanuel Hermange

Chez Paul Pouvreau, le médium ne peut être pensé sans la combinaison de deux architectures qui se reflètent l’une l’autre : la chambre photographique et l’atelier. En ce sens, son travail échappe à une conception trop greenbergienne de la modernité artistique, dans la mesure où contrairement à d’autres artistes de sa génération, il ne cherche pas à décliner les spécificités du médium. Il fait plutôt de la photographie un espace en construction perpétuelle où viennent s’afficher les signes d’une mimésis en crise.

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La chose et son contraire

par Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Pouvreau, « documents à l'appui », 26 septembre -22 novembre 2008 , la Villa du Parc, Centre d'Art Contemporain à Annemasse (74)

 

Paul Pouvreau met généralement en scène des éléments banals : poussières, cartons ou plastiques d’emballages, etc. au sein de saynètes dont ces objets sont les acteurs. Ces éléments voués au rebut sont le plus souvent recouverts d’images : dessins sommaires qui se rapportent au contenu (comme une série de casseroles, un verre de vin rouge, un faitout, un logo). L’icone initialement conçu pour informer par le contenant le contenu protégé prend de la sorte tout son poids dans l’image mais acquiert un sens détourné au sein du dispositif photographique afin de reconstruire une nouvelle iconologie.

L’exposition « Documents à l’appui » n’est pas construite sous le seul concept unitaire du médium artistique chez lui, à savoir la photographie. Elle propose aussi des dessins, installations vidéos et autres documents sur des petits riens d’où surgissent l'ordinaire et son contraire, le jeu, la légèreté, la pesanteur, la solitude, l'abandon, l’oubli, le ridicule. En une perspective documentariste, les formes incongrues s’imprègnent toujours d’une puissance de l’évidence à rebours d’un ordre public établi. Prouveau définit ainsi sa transformation du quotidien en spectacle, par manipulation et expérimentation : « Le travail ne se construit pas exclusivement avec un référent réel mais aussi avec un référent déjà imagé, c'est-à-dire avec l'ensemble des documents qui occupent au jour le jour l'espace de notre regard et qui s'imposent plus ou moins implicitement dans le champ de notre mémoire ».

Par infiltration s’établit une dialectique avec leur environnement immédiat. En émergent des décalages, des suites métaphoriques, anamorphiques et oniriques.
Sous les images « sans qualité » de Pouvreau se révèlent le goût pour la peinture, une réflexion sur la nature de l’image et dans cet ensemble l’apparition de la figure humaine prend un sens particulier et participe au caractère énigmatique de l’œuvre. La référence irrésolue, le dénuement caractérisé créent un « rébus du rebut » qui nous replonge dans le réel mais selon des modalités divergentes : des photographies argentiques telles que « Le Serre-joints » 2002, « La Soupe », 2002., « Camouflage », 2002 ou la série des " Faits divers" développent des images construites au moyen du langage et la figure humaine ( apparue dans son travail dans les années quatre-vingt-dix) est mise en situation de manière anonyme, archétypale dans cette dialectique réel et réalité.
A travers son œuvre, Paul Pouvreau, pose comme préalable un doute quant au champ de la représentation pour y chercher ce qui résiste du réel et appartient au simulacre de l’image. Cependant Paul Pouvreau porte aussi une attention au paysage. Une photographie porte justement pour titre Paysage. Elle en reprend les codes traditionnels, c’est-à-dire le format horizontal, la répartition harmonieuse entre la terre et le ciel qui marque l’horizon. Mais ue fois de plus ces codes sont revisités au moyen de l’utilisation de matériaux rudimentaires : un carton sur lequel figure de manière très stylisée un paysage, un tapis d’herbe synthétique, un fond bleu. L’image proposée par cette photographie est plausible mais volontiers ridicule.Depuis le début du millénaire, des architectures autonomes jouent sur l’espace de l’exposition, et elles incluent dans certains cas des photographies. Surgit une confrontation de points de vue qui s’articulent à la fois sur de l’artifice et sur du concret, le premier devient l’architecture du second au sein d’une approche que l’artiste définit comme « exact, rigoureux, infime et catastrophique » propre à donner l’image d’une vaste et dérisoire comédie humaine au sein de laquelle la photographie est considérée selon une double polarité : la volonté de maîtrise du réel par le visible, mais aussi l’aire de réception où s’engouffre tout l’inconscient visuel de l’individu et du collectif.

Des résidus d’images au contact du réel (ce que représentent par excellence les cartons d’emballage, degré zéro de l’image et de la consommation) surgit aussi un dialogue par des jeux de surfaces dont la photographie devient le témoin en un porte-à-faux à travers lequel Pouvreau n’a pas envie de mettre une aura supplémentaire ou surestimée à l’objet artistique et qu’il souligne souvent par l’anecdote suivante « J’attendais le métro et je vois quelqu’un s’avancer en train de balayer le quai. Celui-ci s’étendait sur une très longue distance en décrivant un arrondi, et cet homme a parcouru tout le quai en traçant une ligne de poussière fine et régulière,absolument parfaite. Il avait sans aucun doute une connaissance complète de l’espace, comme de son outil, un simple balai. Il a réussi à tracer cette ligne comme un très beau dessin sur le sol. Et je me suis dit que c’était une performance extraordinaire ! C’était superbe ». Voilà ce qui résume bien son travail : partant de matériaux les plus sommaires il s’agit d’en opérer une transformation dans le but de faire surgir une forme de beauté.

De documents tirés d’un catalogue de La Redoute (deux mannequins qui portent des blouses plutôt destinées aux grand-mères de la campagne) le photographe est capable de traiter du paysage comme d’un motif  répété dans l’histoire de la représentation du corps de la femme. Il en résulte une image un peu tendre et violente, désuète et étrange, qui fait appel à l’enfance. On retrouve un même processus décalé dans "la femme cachée dans la forêt", celle que l’artiste ne voit pas mais à laquelle le désir sexuel s’attache. Pour cette photographie, l’artiste avait demandé à Elsa, sa stagiaire, de poser.L’image ne le satisfaisant pas il a conservé celle où lui-même posait parce que la relation entretenue entre le paysage et le corps de la femme n’était qu’une projection masculine, et que pour cette image, il était plus juste d’y faire figurer un homme.
Ajoutons que dans ces images de personnages, Prouveau opte toujours pour la neutralité. Le visage n’est pas identifiable car le créateur refuse de faire les portraits et autoportraits. Ce dernier apparaît dans la structure même de l’ensemble du travail et non dans la figure qui n’en serait qu’un moindre ersatz.
Adepte des espaces vacants, l’artiste y trouve le combustible de son imaginaire. Il aime aussi les photographies qui deviennent des scènes dont les scénarios sont à déchiffrer ou à activer : par exemple  celle où un homme jette un sac de vêtements au-dessus du grillage. Le geste enregistré par la photo se perçoit comme gracieux et violent à la fois.
Tout le plan de l’image est barré par la trame du grillage. On se demande si le personnage s’est échappé ou s’il est prisonnier, prisonnier de lui-même peut-être, ou de l’image. Prouveau ne cherche pas  des endroits sordides et  préfère des lieux plus familiers qui portent en eux une ambivalence quant à l’ambiance qu’ils dégagent. Enfin il refuse que ces volumes soient assimilés à de la sculpture. Il lui importe de garder une proximité avec quelque chose de sommaire (et pour reprendre son exemple à la maison il préfère la cabane de jardin). Mais l’artiste précise : « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours été intéressé dans mon travail par des espaces d’oppositions, des formes contradictoires. Que ce volume révèle une certaine beauté par l’enregistrement de son effondrement et que parallèlement ce même volume étalé au sol vienne atténuer la beauté arrêtée m’amuse et m’intrigue ».
Sans doute trouve-t-il dans ce jeu  quelque chose d’essentiel pour lui à savoir qu'une forme ou une idée ne peut exister sans son contraire.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.