Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Clerc


Philippe Clerc

Né à Paris en 1935, Philippe Clerc vit et travaille à Paris.
Il a exposé dans de nombreux pays (France, Lettonie, Tunisie, Egypte, et.). Philippe Clerc a aussi animé des revues délibérément confidentielles : Riga, Akte, Cobalt, Ox et il a publié plusieurs livres de poèmes : Nocera , chez Gallimard, Tuer etc, Rendez-vous sur la Roya chez Flammarion, etc.

un homme se tient la tête
des poissons étouffent
je vois une bouche petite
encombrée de dents
la terre commence à bouger
un œil qui a la forme d’une châtaigne
se déplace
il paraît dur 

Philippe Clerc - Nocera

 


Philippe Clerc : fouille et relevé.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Clerc - Ménélas (1975)
Philippe Clerc - Ménélas

Après une entrée fracassante en poésie avec Nocera et Tuer etc, Philippe Clerc né en 1935 et vivant à Paris, a glissé, tout en restant poète, vers l’art pour offrir d’autres trouées, suites, séries, séquences. Chacun des textes, des sérigraphies, des polygrammes (technique de glissement de représentation par mutation photographique) de Philippe Clerc repose la question de l'écriture du réel et de son hybridation. Travaillant sous forme de « vignettes » l’auteur n’a cesse de proposer une suite de torsions de l'image et du texte. La première est parfois remplacée par le texte mais l’inverse est vrai aussi. Contre une littérature ou un art "utilitariste", pragmatique, en prise immédiate sur le réel Clerc repose la question du sens à apporter aux (pour reprendre Hugo) " choses vues ". Le filtre des langues, leur effet de transparence malaxent par la découpe une "monstration" au moyen de ce qu'on pourrait appeler un hyperréalisme paradoxal. Fragmentées sous forme de puzzle dépareillé que reste-t-il alors et par exemple des cartes postales intimistes et froides d'Oostende ? Rien ou presque. Rien qu'une ironisation confondant la scansion et les abrupts du texte.

Se fondant non seulement sur une tradition du trompe l'œil, et de l'illusion, mais ne refusant pas en un premier temps l'anecdote de la représentation, l'hyperréalisme découplé par le polygramme devient un moyen d’infuser du virus dans le registre de la description : des suites de grains de sable viennent mettre à mal les rouages de la représentation ce qui cependant n'évacue pas forcément une dimension d'émotion aussi étrange et prégnante. Philippe Clerc renouvelle la façon de dire le réel. Evitant certaines confusions qui touchent au réalisme grâce à l'hybridation il ne cède jamais à des mythologies particulièrement flatteuses au regard .

Souvent à travers de petits livres (comme celui intitulé « Menton »), Philippe Clerc propose un travail sur la rencontre et l'espace, une interrogation aussi sur le temps, aux frontières d’une sorte d'abstraction élémentaire, entre le différé et le présent , le partage et son impossibilité puisque tout se réduit parfois à une simple série de silhouettes à l’identique, une liste de prénoms, et une sorte de rapport restreint d’où est à peine perceptible le « piquant de jadis ». Ne reste qu’un désordre et la tentative d’en relever les décombres sous par exemple le cadre d’une ville (Menton) dont tout compte fait on ne saura rien. La ville plus que le jour donne sinon la nuit du moins une forme de pénombre, un espace entre chien et loup.

Clerc a compris que pour faire avancer l’image et la littérature il fallait crever l’abcès du sens. L'espace est pour lui une interrogation sur le temps. Aux frontières de l'Arte Povera et de l'abstraction élémentaire, il extirpe sans cesse sa recherche du simple registre de l’exquis, il la fonde sur une subtilité particulière et quelque peu brute de décoffrage.. L’utilisation de l’image crée toujours la limite d’un équilibre minimal capable de traduire sinon une déshumanisation du moins une précarité de la présence qu’il extrait même des éléments les plus massifs (même s’il s’agit tout compte fait de silhouettes diaphanes) placés en feinte de lévitation. L’oeuvre ouvre à des états intermédiaires qui nous arrache au cerclage de la divinité du binaire et de sa violence réductrice afin d’exprimer et de montrer ce qui se passe dans l’entre deux.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.