Artistes de référence

Pierre Leloup

DVD
Lignes, Formes, Couleurs
par Alain Jaubert

Une série documentaire pour comprendre l'histoire des techniques de la peinture par Alain Jaubert, auteur de Palettes. Mettant à profit toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies, la série Lignes formes couleurs revendique une approche encyclopédique de l'histoire des techniques de la peinture. Chacun des films de Marie-José et Alain Jaubert explore les plus grands chefs-d'oeuvre de la peinture sous des angles méconnus. L'occasion de regarder autrement de célèbres tableaux de maîtres analysés dans leurs moindres détails.

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Pierre Leloup et les inespérés.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Parfois les matières débordent du ventre ouvert, aveuglément ouvert du support pour le bien de tous les bancals et de tous les éplorées. Parfois les couleurs restent prisonnières de la toile : variations de rose thon d’une peau fuyante. Dityques, triptyques, etc. : en les regardant on s’enfonce. Beaucoup déjà sont d'ailleurs enfoncés mais ne le savent pas. Ils parlent encore. Je parle, collé aux murs de la cité, me nourrissant de ses déchets comme si cela devait suffire. Que la toile les peaux saisissent les restes de lumière. Ce sont des machines dont la tête est demeurée hhors-champ. Le froid, la peur peuvent passer dessus en vagues. Mais pour accoster où ? ( Au dessous de la tête absente retrouver la citerne béante du corps). Pierre Leloup résiste à la confrontation qu’il suscite : il ne craint pas qu’au dessus de l’atelier qu’iol partage avec sa compagne les nuages ne partent plus. Il ne craint pas non plus que les matins ne reviennent pas. Au matin parfois il découvre que ces dos peints : il n’existe pas de cages qui les retiennent.Voici le destin des hommes montré par l’arrière. On les suit. Tout le monde est blessé par tout le monde, en masse, en réservoir. Contempler, écouter. Le solitaire nu est éclaboussé. Il est là où il ne peut être sans disparaître. S’y accrocher à tout prix.

Imperméables sont ainsi les peaux où l’on est aspiré. Elles deviennents paradoxalement profondes comme la mère qui aime tirer la corde où l’on s’est accroché. Cependant ceux qui cherchent rencontrent là l’impensable, l’indéfiniment insaisissable. Plus de refuge. Présence anonyme de l’être. Mais aussi les bruits carnivores de ses nerfs. Se retirer : qui le pourrait ? On ne s’évade pas de l’espèce. Le solitaire en sa retraite est rejoint. Comment ferait-il autrement ? Chaque toile nous instruit : ce n’est plus de l’enchantement qu’il s’agit. Autrefois on jouait, mais on ne le peut plus. Maintenant tout nous incombe. Plus questions de faire comme si nous n’étions pas au courant. Nos pères savaient ce qu’il fallait pour ne pas rester seul. Pierre Leloup nous le rappelle même si, nous, nous ne le savons pas car nous n’en avons pas encore trouvé le moyen. Mais les peintures sont faites pour cela : revenir à eux. Pour retrouver l’être si important qui gouvernait notre terre et faire la paix avec lui. Le peintre savoyard crée afin de le ramener à nous pour que ce qu’il nous avait légué redevienne lien. Certains morceaux de notre être quittent la tribu pour aller vivre avec des animaux violents. Laissons les partir : les bêtes sauvages elles-mêmes n’en veulent pas. Elles ne 'abusent pas d'inclinations tumultueuses. Nous ne serons pas des bêtes : nous serons des peaux quoique nous ne soyons pas encore parfaitement des hommes. Le serons-nous un jour ? Il ne faut pas désespérer. Le peintre nous rappelle que nous l’avons été en des temps plus anciens, des temps qui nous dépassent. Il nous oblige à savoir des choses qui d’une manière ou d’une autre nous humilieraient peut-être, c’est pourquoi il lisse ce qui cache nos blessures les plus profondes.

Il est possible que par ces peaux fuyantes nous redevenions des hommes complets. On ne peut pas savoir. On ne peut pas en être sûr. S’en vanter ne serait pas bien. Pour le moment nous sommes encore à quatre pattes. Effectuons au moins acte de présence et de dignité. Et par le travail de la matière picturale apprendre la parole au moment où, une fois chaque toile achevée, Pierre Leloup fatigué s’essuie machinalement la tête, roule une cigarette un boit avec son portrait anonyme une bouteille de Gamay. Il cherche à travers lui s’il n’y aurait pas quelque part son père en vie. Les ans, les lieux ne concordent pas pourtant. Dans la solitude du créateur où jamais personne n’entrera il n’y a peut-être pas de place pour un père et sa propre solitude. Quelque chose – souvenir ou épreuve trop dure – a tout bloqué. Mais un balancement entraîne le corps de l’artiste. Il ne connaît pas de repos hors ce balancement pour exprimer l’inexprimable. Peintre une peau devient un “ apprend-tissage ”.

Imaginer alors Pierre Leloup se tenant la tête des heures durant jusqu’en avoir des cals aux mains. Cette tête qui ne le laisse pas tranquille. Où est sa vraie histoire ? Là où peut-être une scène ne se dissipe pas. Sans les pigmants, sans ses brosses et pinceaux comment serait-il resté pour penser sinon en enfant exilé ramené sans cesse à l’indiciblement intolérable. Le peintre renvoie la peau à la consistance d’un organe plein. S’y incarne la “ corporéité ” par laquelle la langue plastique travaille la réversion des apparences et la logique habituelle du repli imaginaire. C’est pourquoi en sa charge d’affect elle ne referme pas elle ouvre. A l’effet classique de pans fait place un espace dont le “boile” dévoile dans ce qui ne tient pas d’une liturgie magique mais d’une exaltation du corps pris dans d’autres approches de l’artiste par d’autres éléments (Colle, bois, acier, textile, résine, pigments, que sais-je encore). Toutes ces manières de montrer sollicitent notre émotion, notre intelligence et notre imagination sans offrir une visibilité qui ne se limiterait à forger du fantasme et encore moins son reflet imité. L’artiste érige “ l’autre ” de nous : celui que nous ne pouvons, ni devons oublier. Calui que nous n’osons pas regarder : soit à travers sa peau, soit à travers ses paysages. Il y a dans chaque pièce autant de tension que de douceur, de plaisir que de douleur. Surgit de l’existence et non du discours qu’on peut coller dessus comme un Sparadrap.

De visuel l’art devient kinesthésique. Le soyeux laisse parfois place sinon à l’accident, du moins à l’aspérité et à la blessure en une forme d’entente tacite avec la vie. Nous y sommes non jetés mais invités : c’est préférer la splendeur de l’aube à la douleur du crépuscule et nous accorder à l’éternité de la jeunesse de l’artiste qui nous rappelle à la question fondamentale : Que sommes-nous sinon remplis de voiles, de plis, de nuits, de rides et de vouloirs obscurs ? Emplis aussi de débris, de morceaux. Notre regard n’est plus solliciter _ telle une cosa mentale s’abattant comme un volet de fer sur une fenêtre. Dehors, dans le petit jardin de la maison de la Montée Hautebise, les feuillages épaississent l’été même si à ce moment de l’année les oiseaux se font silencieux et n’ouvrent plus le chemin au vent. Le soleil en eau-forte burine parfois l’instance prochaine de l’automne. C’est là que l’artiste tamise la distance entre l’être et l’absence. Ses oeuvres indiquent plus la présence du premier que de la seconde entre ses matins interloqués de souvenirs et des crépuscules des naissances et des avortements. Les deux sont ponctués par les cloches du Carmel proche. L’artiste nous rappelle aussi comment les stratégies du temps dévorent les nonnes. Elles ne sont à elles-mêmes que la parodie de leur silhouette tant elles vivent comme des ombres.

Chaque œuvre de l’artiste est une façade lacérée d’impacts de l’exil. C’est le moyen de ne pas emporter sa maison natale comme une coquille avec soi. C’est le seul moyen d’être libre. Mais la voie n’est pas simple. Il faut payer pour ça. Chaque oeuvre ouvre en deux mouvements les dessous de notre existence : obliquité de ses angles et de ses jonctions, place biffée de l’alliance. Par quel passage l’autre face du semblable ? Tout ce qui tient droit vacille. C’est pourquoi aucune toile de l’artiste ne le laisse finir. Chacune le fait rebondir et ne le laisse jamais en paix, comme s’il avait une “ idée ” non derrière la tête mais dans le corps, sans la connaître mais en sachant juste qu'elle tourne autour du revenir un jour au jour. Cette idée se déplace entre tension, abattement et mystère dans une "affection" particulière (entendons par ce mot à la fois maladie et sentiment ). Avançant ainsi Pierre Leloup ne raconte rien, si ce n'est quelque chose qui ne dépend pas de lui. Il ne décrit pas, il constate, ne cherchant rien d'autre qu’une vérité souterraine de reprise en reprise jusqu'à la déchirure qui attend la couture. Il ne sait pas comment. S’il lui arrivait de comprendre il n’aurait plus besoin de créer. Chaque fois, après chaque travail accompli, il se retrouve toujours plus près, toujours plus loin : aucune pièce ne le laissera jamais finir car, comme tout vrai créateur, il ne peut jamais arriver à ses fins . Créer revient à ne répondre de rien. Créer c'est répéter - nécessité oblige - afin de nous éloigner des morts et pour connaître celui qu’il faudrait déterrer. Chaque fois le corps bascule en des sortes de fouilles du charnier et du paradis terrestre. Nous en vivons, nous en sommes l’objet. C’est pourquoi Leloup va jusqu'au bord inespéré de leur visible où il fait renaître nos vies oubliées.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.