Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Pigeron

Sophie Pigeron

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Collection Palettes , l'intégrale - Coffret collector 18 DVD
par Alain Jaubert

Palettes: une série de films consacrés aux grands tableaux de l'histoire de la peinture.Grâce aux plus récentes techniques de l'animation vidéo , les secrets des images sont racontés comme autant d'aventures dans le plaisir et la découverte. Cette intégrale présente une collection de 50 films , une exploration de 50 tableaux de maître par Alain Jaubert. Disponibles pour la première fois: 4 dvd inédits(Le Caravage , Véronèse, Kandinsky , Bacon...) ainsi qu'un entretien exclusif avec Alain Jaubert sur l'histoire de Palettes.  » Amazon

HANTISE DE L'AIR ET DU SENS : "I SFUMATI " DE SOPHIE PIGERON

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

sophie pigeron sfumatoSophie Pigeron, Sfumati, Septembre-Octobre 2010, Espace Martiningo, Chambéry.

      Entrer en immersion. Le ciel fond afin que l’être  retrouve sa maison astrale au ressac des toiles de Sophie Pigeron. Que donnent-elles à voir sinon des limbes aussi lointaines qu’étrangement familières dans l'embellie d'une surface inapprochable et chancelante ? Un temps, le temps se couche sur les intermittences du mystère. Tout  tremble, chuinte d'inassouvi.  Lueur, bruissement, rêve d'un lieu assez vaste et profond. On croît ressurgir à la réalité sinon sauvage du moins première. Il n'y a personne et pourtant quelqu'un s'égare en chaque toile. Une double mémoire apparaît : dans le brossage des toiles Sophie Pigeron donne présence à l’absence.

    Son œuvre la plus récente en ses « sfumati »  devient une errance où se perdre même si dans la masse mouvante , mousseuse et diaphane la mémoire reste en otage. Fantôme que fantôme, rythme de paysages comme antérieurs. Qui donc au fond de nous peut les reconnaître ?  Sous la poussière de l’air saisi par les pigments tout reste à l'écart.  Dans la douceur et le moelleux, l’ouate du rêve gonfle par vibration étrange. Une lumière particulière est créée d’abord par des jets de matières colorées avant que la main ne les caresse au moyen du spalter.

     Surgit une phosphorescence particulière par effet de peau ou de voile. Les grands formats de l’artiste donnent à sa peinture la juste dimension. Elle permet de voir « avancer » des masses diaphanes qui fascinent la vision et poussent à une activation de l’imaginaire. Ce qui semble enseveli ou immergé prend une nouvelle dimension par effets de modulation. La peinture de Sophie Pigeron devient une zone de potentialité. Elle se distingue de toutes les figures du tableau dont elle est pourtant l’apparence visible. Tout concourt à excepter l’évidence directe pour d’autres « figures » plus denses et  expressives au sein d’une « corporéité » particulière, alchimique. L’œuvre se veut exaltation. Elle est de l’ordre de la célébration mais demeure en état de guet.  Nous sommes là dans la situation contradictoire d’avoir affaire à un monde et à son absence.

Les compositions sont à la fois fermées et ouvertes en un schème d’immanence, de dispersion et de concentration et aussi d’énergie constitutive de ce qui a priori échappe à la forme. Chaque élément est inclus dans sa forme sans véritablement « la rencontrer ». Il existe l’approche d’un contact sensoriel mais aussi une séparation. Cela permet l’épanouissement d’un phénomène de pollinisation spirituelle. A la dissociation de l’image du monde répond une dissociation de l’image du corps. Le corps n’est plus vécu comme structure unitaire et fermée. Il s’ouvre à l’univers métaphysique. L’artiste demande implicitement d’y entrer car une forme de « divinité » y est présente. Sophie Pigeron crée un contact avec elle par la matière sensible sur le mode de la fascination. Celle-ci ne cherche pas le fantastique mais le vertige de la pure possibilité. L’esprit est donc toujours présent pour l’apparition d’un paradoxal jardin des délices loin de toute trivialité physique. La puissance de l’âme constitue le rapport entre le visible et l’impalpable. Le premier devient la présence du second.

    La peinture de Sophie Pigeron fait donc surgir des substances flexibles dans leur essence insaisissable . L’oeuvre accorde des concordances infinies et fugaces Des intensités aussi. Elles se liquéfient dans les toiles pour quelles restent des moments révélateurs de l’Anima. L’artiste la révèle par la sensualité même du geste qui est devenue une danse mystérieuse avec la matière.

     Ni instrument, ni outil, la peinture devient autant effluve physique, chair spirituelle que matière de notre émotion. Et l’artiste ne crée pas une ombre de la réalité : elle jette sur elle une lumière et un appel. Elle fait battre l’espace et le cœur afin que le réel trouve une autre respiration. C’est pourquoi une telle œuvre se poursuit  - elle-même poursuivante et ouvrante - tel quelque chose qui creuse comme une cavatine. Elle crée la présence en devenant chair mentale et pulsation. Sophie Pigeron parcourt des labyrinthes, en ouvre des galeries, des passages inconnus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements vers des chemins ignorés. Il faut les franchir afin de progresser vers le silence. Non celui qui terrasse mais celui de la communion à travers l’espace pictural. Celui-ci n’est plus le lieu des corps mais le lieu en lui rendu visible et en suspens au-dessus du vide. 

Une telle œuvre relie sans lier. Elle ouvre. C’est un champ de forces, un théâtre magnétique.  Elle devient plus qu’humaine. Nous voyons dedans comme dans la vraie matière. Elle nous traverse sans que nous le sachions vraiment : nous l’éprouvons.  En ce sens les toiles de Sophie Pigeron sont des ondulations, des traces, des failles, des soulèvements, des entrailles. Elles disent l’innommable et le centre jamais atteint jusqu’à ce que nous puissions enfin « garder notre silence » comme nous gardons la chambre. Non pas parce que tout sera dit mais parce que tout apparaîtra soudain en face et à l’intérieur de nous comme notre matière même.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.