Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jackson Pollock


Cent énigmes de la peinture
de Gérard-Julien Salvy

Depuis des siècles, le langage de la peinture est riche en énigmes ou équivoques mystères du modèle ou de la main à laquelle on doit l'oeuvre, incertitude quant à l'identité du sujet, incohérence de sa représentation, contradiction troublante entre le titre du tableau et ce qui est montré, jeux illusionnistes liés aux vertiges du regard et au contenu crypté. Ce livre dévoile cent de ces secrets. Au terme de sa lecture, vous ne regarderez plus les tableaux comme avant!

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QUI DONC SINON  POLLOCK ?

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pollock - Yellow, Grey, Black 48 (reproduction Amazon)
De tous les peintres américains qui composent la mouvance abstraite, Jackson Pollock reste le plus important et le plus novateur. Il a trouvé une reconnaissance du public parce que  sa peinture est la  plus  repérable. Ce qui ne va pas sans créer de nombreux malentendus. Le public a besoin pour mémoriser un artiste de pouvoir résumer l'artiste à une figure emblématique de son travail. C'est donc toujours une image réductrice de l'œuvre - l'oeuvre au sens de tableau unique - qui prenant le pas sur l'oeuvre au sens de totalité de la production. Une toile, ou pire, l'idée qu'on a d'une toile - donc aucune en particulier - est devenue la caricature de tout le travail de Pollock.

Par sa technique même le peintre américain s'exposait à se voir réduit à une gestuelle et à des éclaboussures de peinture. Cette manière de faire - fruit de l'expérience personnelle et des rencontres avec d'autres peintres comme Max Ernst, qui disait avoir conseillé à Pollock le dripping -  donne un type de tracé ainsi qu'à des entrelacs aléatoires très caractéristiques. Elle est donc très propre à se signaler de façon tapageuse et à devenir l'arbre qui cache la forêt. Un public non averti, un public de « consommateurs » a retenu l'apparence des toiles en leurs « invariants ». Les « amateurs d’art » ont pris l’  « écriture » de l’artiste pour l’inverse de ce qu’elle est en croyant n’y découvrir qu’ un maniérisme.

Ce qu’on prend pour tel est pourtant un pur langage. Jackson Pollock a mis au point une pratique picturale qui lui permit d'explorer la peinture elle-même. Il y entra au sens propre en tout entier. Plus que pour tout autre peintre, son corps lui-même fit parti de ses toiles. Car leur aboutissement visible a demandé la mise en mouvement de l'artiste intégralement. La preuve en est l'image des chaussures de Pollock. Elles sont parfois montrées comme l'équivalant d'une palette, tels les reliques de sa pratique. Ce détail considéré comme « amusant » est pourtant emblématique d’un engagement total dans la peinture. Celle-ci est créée par  le déplacement du corps tout entier comme prolongement de l'intention du peintre, comme outil. 

On a trop souvent mis l’accent sur la partie « hasardeuse », « accidentelle » d’une telle création. Or chez Pollock le hasard n’existe pas. L’accident est programmé en vue d’une perfection d’ensemble comme le prouvent ses œuvres monumentales comme celles exposées au Moma de New-York). On découvre soudain le travail d’ascèse, de reprise, de refente, de réflexion que ce prétendu « caviardage » nécessite. Mais, hélas, cette peinture est vue ou « lue » pour ce qu'elle est de manière la plus évidente : de la couleur sur une surface en un certain ordre assemblée.  On la réduit trop souvent aussi à ce qui en elle procure la jubilation par le regard. Mais Pollock, en tant que peintre, sait que son propos n'est pas aussi limité. Sa propre technique pour devenir un langage est passé par différentes strates. Elles aboutissent à ses toiles majeures où la moindre tache accidentelle n’est plus accessoire même si elle semble fortuite. Elle s’impose comme nécessaire à l’équilibre d’ensemble.

Certes Pollock a pressenti tout le malentendu qu’allait entraîner la contemplation de ses œuvres. Il savait qu'on pouvait prendre ses travaux comme une rencontre harmonieuse de gestes, de couleurs et s'arrêter à cette vision sommaire. Il « bloqua » d’ailleurs face à ce malentendu. Il se  retrouva privé de sa propre pratique quand elle lui parut trop caractéristique. Il sentit qu’en continuant dans une voie (nécessaire néanmoins pour lui)  il risquait de donner l’impression de  reproduire du même et  des caricatures de son propre travail. C'est pourquoi sa recherche se trouva interrompue par périodes. L’œuvre de Pollock fut donc réduite au néant ou plutôt à sa fin prématurée par sa propre force créatrice. Pollock  fut la première victime d’un succès qui était le plus souvent le témoignage  d’un manque de compréhension de son travail. Et me tragique de l’œuvre ne tient pas à l’origine de la souffrance d’où elle serait tirée mais du point d’achoppement sur lequel elle dévisse.

Pollock fut tellement prisonnier de sa propre interrogation qu’il ne put en sortir contrairement  à ceux qui s'arrêtent à la surface de la toile et se contentent de reproduire les mécanismes pour obtenir un résultat à l’identique.  Pollock n’a pas cédé lorsque le marché lui a demandé de l'alimenter en une production toujours répétée, facile à écouler auprès d'un public qui veut toujours la même chose. Sa peinture avait tout pour passer du langage au système. Après les temps de disette et celui de la reconnaissance venue tout le monde voulait  du Pollock ! Certains peintres qui – comme lui - ont pu faire passer leur pratique auprès du public (via le marché) ont répondu à la demande et s’en sont contentés. C'est là une des formes de ce qu'on appelle la peinture alimentaire. Les artistes mondains quoique parfois non négligeables mais  plus intéressés à satisfaire le public qu'à pousser leurs recherches lui ont sacrifié l’âme de leur recherche. Mais Pollock n’est ni Van Dongen, Mathieu, Vasarely ou bien d’autres. Il l’a payé de sa vie mais son œuvre « parle » pour lui. En dépit des malentendus et par l’effet du temps qui passe on se rend compte combien son œuvre est inaltérable puisqu’elle est pur langage pictural. Un de ceux qui ne pouvaient être poussés plus loin.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.