ERNEST PUERTA : VIE SECRETE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Avec Puerta la photographie devient l'inverse de ce pourquoi elle fut inventée. Elle se métamorphose en une surface presque abstraite où se travaille la lumière à travers la mono colorisation. Le cliché passe d'un pur spectacle à un spectacle pur. A travers des verticales son langage vient butter à part égale en haut, en bas. Chaque œuvre ni ne dévoile, ni ne camoufle - à peine si elle cerne. Elle marque l'indécision.. Sur la glu transparente de la couleur apparaissent à la fois une fuite et l'impossibilité de la fuite : quelque chose qui ne peut que bouger qui demeure retenu mais ne peut se saisir.
La photo se colle au réel mais comme la Mouche d'un des rares poèmes de Beckett :
"Entre la scène et moila vitre
vide sauf elle
sabrant l'azur s'écrasant contre l'invisible".
En rêveuses insomniaques les photographies de Puerta feignent d'épouser des parois, mais on en glisse, on s’en sépare. Nous n'avons plus de prises sur elles. Leur identité et leur réalité restent douteuses. Le paysage découvert demeure un inconnu. Sous la surface se devinent des couches très anciennes : quelque chose à la fois à compresser et à racler. Pour que surgisse l'autre lumière prisonnière de ses « voiles ».
L'avancée de la couleur comme l'avancée d'un glacier ou d’une vague ensevelit tout. Juste croire entrevoir. L'oeil qui regarde ne saura jamais. Sinon le silence de l'image. Au fond de lui des arpents, des âmes mortes. Un fondu qui enchaîne. On distingue des traces. Mais de façon lacunaire. Le réel n'est plus mesurable. Puerta sait que l'image est le plus beau des renoncements. Il faut donc en multiplier l'aveu. Le photographe découvre des effets de réel qui deviennent autant de figures abstraites. En observant de loin des bateaux au téléobjectif et en attendant patiemment la lumière favorable il a mis en place des traces étrange, à travers lesquelles la spatialité échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s'y passe.
Comment a-t-il prise sur nous ? Comment l'atteignons-nous et comment nous touche-t-il ? Nous ne résolvons jamais ces questions. C'est pourquoi les paysages de Puerta deviennent des abcès de fixation et non les lieux où les fantasmes poussent. Le photographe tente d'inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts. Ses photographies de surfaces demeurent le lieu de fouille et d'incarnation du signe pour transformer le paysage et ce qu'il contient en un exercice de transmutation. Ce dernier introduit une théâtralité non du réel mais du signe à travers des lambeaux de sérénité où parfois perlent quelques nuages.
Emerge ce qui touche à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées. Grâce à Puerta la photographie pulvérise l'apparence pour qu'elle devienne un seuil. Le passage qu’elle produit ne répond pas à la demande narcissisme du voyeur. Un dehors jusque là occulté se déclare enfin : le plus que la voile est levée. Et peu importe que la photo soit jugée réaliste ou fantastique. Elle garde le pouvoir d’aller vers ce qu’on ne voit pas encore et de s’éloigner des images reflets afin d’atteindre des lignes sinon plus pures du moins dépouillées de toute émotivité factice.
En ce sens elle méprise les rires, les larmes et surtout l’image pour l’image. Etre photographe ne revient plus à pas “ faire ” une image ou l’ériger en piédestal. L'image - pour qu’elle permette de voir et non pas de croire voir - ne passe que par les éléments les plus nus. Ceux qui jouxtent le silence qu’elle tente de faire reculer un peu en extrayant non la proximité du lointain mais le lointain de la proximité. Elle touche ce qui appartient à l’ordre du mystère caché.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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