Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Annie Quedrue-Streliski

Mirondella,  
galerie d’art en ligne

;

Expostions thématiques
chaque trimestre:
http://www.arts-up.info/exposition.htm

Exposition permanente 
http://www.arts-up.info/cimaises.htm

    Candidatures  à
 info@arts-up.info


Annie Quedrue-Streliski

Annie Quedrue-Streliski : le site - la page Mirondella




ANNIE QUEDRUE-STRELISKI : LES MUETTES

par Jean-Paul Gavard-Perret

Autour des femmes fantômes mais pourtant puissamment terrestres d’Annie Quedrue-Streliski louvoie une forme de volupté. Souvent renversées dans un plaisir latent plus que de douleur, ces femmes sont en attente. La plus évidente est celle de la maternité. Mais pas seulement. Toutes semblent entrer aussi en offrande quelles qu'en soient les couleurs. Il y a même parmi elles des indiennes bleues…

Sculpter n’est plus mettre de l'ordre, c'est  entrer dans leur silence à une “ croisée ” impossible des chemins afin de trouver une harmonie arrimée à la terre et à tous les sens du terme. La terre matière dont l’artiste se sert. La terre en tant que force tellurique d’arrimage au réel.

Annie Quedrue-Streliski  fait donc paradoxalement de celui-ci  la matière-à-dire. Elle permet d’éprouver ses sensations et sa présence. Contre l’intellectualisme est revendiquée la puissance de la sensorialité. Un aveu échappe de la chair. Lourde elle n’a rien d’affaissée au contraire. Elle procure une sensation de vertige : on s’y perd, pris dans une étrange sensualité.

De reprise en reprises  ventre et fesses deviennent des collines. Chaque femme engendrée révèle une féminité suave. Nous sommes plongés dans les rondeurs et la nudité de ces sentinelles exilées. L’artiste ne leur donne pas d’identité. Elles ne sont définies que par leurs attitudes. Dans la lumière le centre de leur corps s’épaissit et nous ramène au cœur de l'enfance et du désir où nous ne contrôlons rien.

Ces femmes deviennent  les primitives d'un futur. Et nous allons de l’une à l’autre pour tenter de comprendre ce qui échappe mais aussi ce que retient une telle féminité. Reste un monde de formes flamboyantes de mirages et de vie. Il  répond à notre part la plus secrète, la plus rebelle.  Nous quittons nos angoisses, nous acceptons le défi de ces femmes signes du désarroi et de l'espoir. Elles rappellent qu’on n'est à personne. Elles sont là. Ni bourreaux, ni victimes. Rien ne les retient.

Il faut les laisser dormir quand elles le désirent même si elles ne nous laissent pas en paix.  Leurs sculptures sont les nues de nue, doucement lointaines. Elles sont l’errance, l’absence et la lumière. Elles traversent le nocturne, émergent parfois des océans. Il faut se perdre en elles, s’égarer. Car soudain la pensée devient ronde et l'homme s’y sent bien. Il est là dans la vie loin des «visions anorexiques et mortifères de la postmodernité. Reste une masse de légèreté.  La vie boit dedans, une pensée  s’y enfente  de fruits. Les courbes appellent le brûlant, la nuée.

Chaque statue semble sauve et sort du manque. Elle règne au-delà de la destruction. Et dans un travail de sincérité et d’instinct, Annie Quedrue-Streliski va de plus en plus vers ce qui n’ose se penser afin que nous sortions du chaos de Mars pour entrer dans la plénitude de Vénus. L’artiste fait le monde non à son image mais tel qu’elle le rêve.  C' est de là que tout part et que la sculptrice opère  afin d’offrir à celles et ceux qui regardent  un seuil interdit. Sous les voûtes de nos déserts l’artiste fonde une "tolérance" : furtivement une porte s'entrouvre au désir de vie.

Face au soleil noir de la mélancolie surgit de ces femmes solitaires un nouvel ordre amoureux. Le corps ne chute pas il s’élève. Demeure son épais fourreau de brume où le regard avance à l'aveuglette. Autre temps, autres mœurs semblent nous dire ces femmes dont l’artiste saisit, à travers leurs formes, l'émoi.

Par ses déconstructions du corps Annie Quedrue-Streliski fait perdre nos repères plastiques et nous fait brûler d’un étrange feu et d’un étrange bois.  En ses femmes demeurent toujours un printemps en réserve.  Il se consomme comme une friandise. Il suffit d’aimer. Aimer égale au monde,  emporte en un fleuve étoilé au-delà des mots  et plus loin que le temps. La créatrice le sait. Mais elle fait mieux : elle le montre.

 

APPENDICE : VOIX DES MUETTES

Venant de là, la voix, venant de partout et de nulle part, venant d'ici et de là-bas, venant de cet endroit où les êtres continuent de chercher. Venant du ventre où elle entra en elle. La voix  venant de là, du gouffre, de l'absence. "Viens, ne cherche plus, n'essaie pas de te défendre, prends". La voix est déjà dans le corps en sirène pour se perdre, oublier et savoir tout d’elle. La voix venant au gouffre de l'absence et pour y retourner. "Viens, ne cherche plus, n'essaie pas de te défendre, prends".  La voix. Venant de partout et de nulle part, venant d'ici et de là-bas, venant de cet endroit qu'on nomme parfois vérité et dont rêve les hommes et les enfants des hommes. Tous abasourdis, sonnés. Reste le vertige. L’homme entra en lui, comme la sculptrice le fait. « Ne jamais renoncer dit-elle ». Pour se libérer autant du silence que de la longue parole.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

Fnac_expos2_728.gif