MARTINE QUES : VOIR SOUS LE REGARD DU CIEL
par Jean-Paul Gavard-PerretMartine QUES - Rouille
Les gravures comme les photographies de Martine Ques rassemblent souvent
des assemblages de pierres et de métal patiné par la rouille. Elles
évoquent l’idée de l’incertitude, du doute, de l’éphémère et de l’éternel.
L'artiste aime la rouille - qu'on la nomme parfois la pierre éternelle -
pour sa couleur teintée de vieux rouges et d’or fané. Elle symbolise aussi
ce sang minéral qui unit la pierre et le métal. Dès lors, tout se passe
pour la créatrice comme s’il fallait respecter les formes et les traces
que la nature a imposées à la pierre, aux ferronneries par l'effet de
l'eau, de l'air et du temps. Reste donc la patine du minéral et l'attaque
des rouilles. Avec sa technique empreinte d’une sobriété presque minimale,
Martine Ques par ses photographies jouent avec des formes polies, usées,
avec des pierres qui deviennent des marbres sauvageons, avec des bouches
de fontaines empreintes soudain d'une érection phallique. L'artiste capte,
exprime ainsi les courbes, les droites, des ouvertures et des replis, dans
des nuances de bleus (reflets du ciel) et d'ors (reflets de la terre) et
offre ainsi des suites de "tableaux abstraits". Le fort de son art
photographique porte donc aujourd’hui sur ces assemblages quasiment non
figuraux que la nature construit à l'épreuve du temps à l'écoute des
pierres qui parlent d’éternité, qui parlent de la vie dont elles gardent
les traces fossiles. Elles parlent aussi des hommes qui les ont marqués
comme ils ont forgé le métal progressivement corrodé par la rouille. Elle
parle de leur finitude, du passage du temps, de leur poésie qui se
matérialise dans ce qu'ils ont forgé en tant survie de leur pensée.
La situation d’interprète que Martine Ques se donne ne se vit pas sans
souffrance mais aussi sans jouissance. L’artiste-poète nous confie en son
vécu dans la création le silence de la pure solitude au moment où par son
travail de prise elle donne enfin à la pierre le don de la parole… Et
soudain c'est le spectateur qui se pétrifie. L'œil écoute les reflets du
ciel dans l'eau. Dans le navire de sa poitrine, navigue la rouille des
membrures des pierres. Elles affirment qu'il faut vivre sous les remous de
l'eau qui font des pierres noyées des écailles des poissons. Parfois de la
pierre fendue jaillit l'accroche d'une de lumière d'or qu'un bec sexué
pénètre. Et c'est ainsi que la peau du monde un serpent mue. Il est source
de la chair des pierres et de l'homme qui rouille en cherchant l'entaille
d'ailes dans sa poitrine. La lumière que Martine Ques ensemence, déferle
et absorbe pour une fusion jusque dans l'ombre des entrailles de la pierre
à travers leur cuirasse de reptile. Le regard n'étouffe plus sous
l'affiche du monde à genoux. L'âme humaine se vaporise vers le ciel jusque
dans le fer de l'explosion silencieuse d'un scintillement.
Martine Quès - Rêve de pierre
Au fond, ce que désire Martine Ques revient à produire des lieux qui seraient l'expérience d'un équilibre entre deux abîmes : celui du ciel et celui de la terre. Entre le vide et la densité. L'équilibre entre ces deux "masses" provoque une expérience rare : un temps paradoxal où le rien laisse place à une surface faite de presque rien (surface de l'eau par exemple) où la lumière apparaît sur les choses afin de surgir autrement : de manière tactile. L'artiste crée des lieux qui conjuguent l'extériorité d'un pan lumineux (par effet de miroir) et le repli. Elle conjugue sans cesse l'ouvert et le retrait. Ce caractère duplice est constant dans l'œuvre. Il évoque le pouvoir de la photographie comme de la gravure de se déployer en incorporant des lieux afin d'ouvrir des contrées inaperçues. L'acte de délimiter l'espace revient à l'ouvrir et porter à découvert ce que le lieu, en ses objets, ne contient pas. Ce rejoignent le rassemblement et la libre vastitude. Alors on se souvient qu'être sur terre veut dire être sous le ciel. Et il n'est plus besoin de diviniser les astres pour éprouver en nous cette contrainte à notre station terrestre, nos démarches, nos désastres, notre sentiment de l'espace que constitue la voûte céleste.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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