Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Martine Quès

Martine Quès

 

Plasticienne, graveur et photographe, Martine Quès vit et travaille en Provence.

Martine Quès : le site - la page Mirondella

 

Martine QUES - Affleurer

martine ques



Pourquoi ces chefs-d'oeuvre
sont-ils des chefs-d'oeuvre ?

de Alexandra Favre et Jean-Pierre Winter

Pourquoi Guernica de Picasso et La Laitière de Vermeer sont-ils célèbres au point d'être immédiatement identifiables par tous ? Outre leur valeur artistique, de nombreux facteurs jouent dans la popularité des chefs-d'oeuvre de l'art occidental. Au-delà de l'histoire et des faits ce sont aussi des chefs-d'oeuvre parce qu'ils exercent sur nous une fascination inconsciente.

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MARTINE QUES : VOIR SOUS LE REGARD DU CIEL

par Jean-Paul Gavard-Perret

Martine QUES - Rouille

martine quesLes gravures comme les photographies de Martine Ques rassemblent souvent des assemblages de pierres et de métal patiné par la rouille. Elles évoquent l’idée de l’incertitude, du doute, de l’éphémère et de l’éternel.
L'artiste aime la rouille - qu'on la nomme parfois la pierre éternelle - pour sa couleur teintée de vieux rouges et d’or fané. Elle symbolise aussi ce sang minéral qui unit la pierre et le métal. Dès lors, tout se passe pour la créatrice comme s’il fallait respecter les formes et les traces que la nature a imposées à la pierre, aux ferronneries par l'effet de l'eau, de l'air et du temps. Reste donc la patine du minéral et l'attaque des rouilles. Avec sa technique empreinte d’une sobriété presque minimale, Martine Ques par ses photographies jouent avec des formes polies, usées, avec des pierres qui deviennent des marbres sauvageons, avec des bouches de fontaines empreintes soudain d'une érection phallique. L'artiste capte, exprime ainsi les courbes, les droites, des ouvertures et des replis, dans des nuances de bleus (reflets du ciel) et d'ors (reflets de la terre) et offre ainsi des suites de "tableaux abstraits". Le fort de son art photographique porte donc aujourd’hui sur ces assemblages quasiment non figuraux que la nature construit à l'épreuve du temps à l'écoute des pierres qui parlent d’éternité, qui parlent de la vie dont elles gardent les traces fossiles. Elles parlent aussi des hommes qui les ont marqués comme ils ont forgé le métal progressivement corrodé par la rouille. Elle parle de leur finitude, du passage du temps, de leur poésie qui se matérialise dans ce qu'ils ont forgé en tant survie de leur pensée.

La situation d’interprète que Martine Ques se donne ne se vit pas sans souffrance mais aussi sans jouissance. L’artiste-poète nous confie en son vécu dans la création le silence de la pure solitude au moment où par son travail de prise elle donne enfin à la pierre le don de la parole… Et soudain c'est le spectateur qui se pétrifie. L'œil écoute les reflets du ciel dans l'eau. Dans le navire de sa poitrine, navigue la rouille des membrures des pierres. Elles affirment qu'il faut vivre sous les remous de l'eau qui font des pierres noyées des écailles des poissons. Parfois de la pierre fendue jaillit l'accroche d'une de lumière d'or qu'un bec sexué pénètre. Et c'est ainsi que la peau du monde un serpent mue. Il est source de la chair des pierres et de l'homme qui rouille en cherchant l'entaille d'ailes dans sa poitrine. La lumière que Martine Ques ensemence, déferle et absorbe pour une fusion jusque dans l'ombre des entrailles de la pierre à travers leur cuirasse de reptile. Le regard n'étouffe plus sous l'affiche du monde à genoux. L'âme humaine se vaporise vers le ciel jusque dans le fer de l'explosion silencieuse d'un scintillement.

Martine Quès - Rêve de pierre

Au fond, ce que désire Martine Ques revient à produire des lieux qui seraient l'expérience d'un équilibre entre deux abîmes : celui du ciel et celui de la terre. Entre le vide et la densité. L'équilibre entre ces deux "masses" provoque une expérience rare : un temps paradoxal où le rien laisse place à une surface faite de presque rien (surface de l'eau par exemple) où la lumière apparaît sur les choses afin de surgir autrement : de manière tactile. L'artiste crée des lieux qui conjuguent l'extériorité d'un pan lumineux (par effet de miroir) et le repli. Elle conjugue sans cesse l'ouvert et le retrait. Ce caractère duplice est constant dans l'œuvre. Il évoque le pouvoir de la photographie comme de la gravure de se déployer en incorporant des lieux afin d'ouvrir des contrées inaperçues. L'acte de délimiter l'espace revient à l'ouvrir et porter à découvert ce que le lieu, en ses objets, ne contient pas. Ce rejoignent le rassemblement et la libre vastitude. Alors on se souvient qu'être sur terre veut dire être sous le ciel. Et il n'est plus besoin de diviniser les astres pour éprouver en nous cette contrainte à notre station terrestre, nos démarches, nos désastres, notre sentiment de l'espace que constitue la voûte céleste.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.