Artistes de référence
RAURICH

Gérard RAURICH

Voici une galerie de près de 120 œuvres anciennes et contemporaines. Chacune offre une conception d'encadrement originale, quelquefois provocatrice ou inattendue. Un dialogue s'instaure entre artistes, collectionneurs et encadreurs qui s'attachent à renouveler le concept d'encadrement. Ensemble ils recherchent des formes nouvelles, des matériaux insolites permettant de sublimer l'œuvre et de lui donner un environnement unique ; Les artistes et les encadreurs, professionnels ou amateurs, trouveront à travers ces exemples de nouvelles sources d'inspiration et des indications techniques qui les aideront dans leurs propres recherches.
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Jean-Paul Gavard-Perret

"L'origine du monde", toujours, nous échappe. Nous ne savons peu de son lieu et de ce qui s'y passe. Comment a-t-il prise sur nous? Comment l'atteignons-nous et comment nous touche-t-il? Nous ne résolvons jamais ces questions. C'est pourquoi il ne faut cesser d'en parler même si on ne fait que tourner autour.

Chaque texte devient ainsi un abcès de fixation sans devenir pour autant le lieu où les fantasmes poussent comme du chiendent. Simplement, toute littérature naît de là. Il convient de voir dans ce jeu de double bande, ce qui s'y passe et ce qui est si fragile. Ce qui s'y passe ou pas.

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RAURICH : MICROGRAMMES
par Jean-Paul Gavard-Perret

Raurich : sélection de peintures, 1990-2008), Galerie G. Payen, Valeurs d'Art, Paris (XIIIème).
Du 4 au 27 septembre 2008.

“ Il y a des gens qui veulent tirer de la peinture des enseignements pour la vie. Pour cette sorte de gens très respectables je dois dire qu'à mon immense regret je ne peins pas ”. Cette affirmation du peintre Polonais Josef Ciesla pourrait parfaitement convenir au travail de Raurich. Pourtant il suffirait à beaucoup d’artiste (ou qui se disent
tels) de regarder les oeuvres d’un tel créateur pour penser qu’ils devraient cesser de peindre car il est impossible d’atteindre ce qu’il fait surgir avec son apparente simplicité. C’est un phénomène rare dans l’histoire de la peinture. Et c’est intimidant évidemment. Quand on voit, par exemple, les « strips » de l’artiste en leur sobriété (mais aussi leur exubérance) apparente, on n’a donc qu’une envie : ne plus rien peindre, ne plus rien dire. Ce que évidemment nous n’allons pas faire...

A sa manière Raurich est un marginal dont l’oeuvre « schizophrénique » (ce qui n’est pas le cas de son créateur) parcourt le temps afin d’épuiser les images admises. Ne se réclamant d’aucune école, aussi lancé vers le futur que reconnaissant envers les maîtres du passé le peintre reste porteur des valeurs subtiles de la peinture. Certes il ne la considère pas comme vecteur du “ progrès universel ” mais il demeure le sismographe appliqué qui ébranle les rapports de la peinture face à l’impérialisme de l’image. Joie, spontanéité, rêves et poésie restent pour lui des mots-clés face au dressage, à la soumission et à l’aliénation qui prolifèrent et gagnent en consistance (virtuelle) dans un monde pui-même de plus en plus virtualisé.

La peinture, sa peinture devient une manière de résister. Les lignes précises, fines, aériennes, les couleurs violentes soulignent un univers en déréliction. Ses séries de vignettes le décomposent plus encore que les tableaux plus grands au moment où l’artiste donne l'impression de ne faire qu'effleurer par quasi aporie les situations et les personnages qu'il « croque ». Pourtant, cette “ superficialité ” n’a pas un goût d'inachevé. Ses « vitrines » semblent des esquisses mais en réalité, Raurich n’est pas tenu d’en faire davantage. Il peut sembler, à ce titre, le peintre des choses petites, délicates, “ insignifiantes ”, ce que l’italien définit par le beau mot de “ nonnulle ”. Et s’il est capable de composer de grands tableaux ses "microgrammes" le plus souvent agencés en strips - qui font parfois songer aux premiers collages de Picasso ou de Braque - prouvent l’agilité d’une main courant sur la papier ou la toile avec une exubérance déchaînée et contrôlée par le format même qui s’impose et freine forcément le geste.

Il est facile d'imaginer la concentration et la patience qu'implique le choix du cadre formel et du type de graphie qu’il impose. Un tel « territoire » devient un espace intime, qui tient autant du laboratoire que du dédale. Raurich peut laisser parler sa fantaisie, tester l'« acoustique » que crée les vignettes par échos et confrontation. Il peut y défier tous les codes et cultiver l'art de sa bouffonnerie métaphysique. Il devient le roi et son fou - ou son maître à danser avec une incoercible liberté iconographique dans un jeu quasi aérien qui tient parfois à la franche rigolade aux seins des maillons de chaînes de développement qu’il envoie au regard à la fois de ceux qui se croient beaucoup trop intelligents et ne sont pas capables de garder leur aplomb devant un peu de sottise, de ceux qui n'ont pas même encore appris à devenir ignorants, de ceux enfin que l'on ne peut presque pas convaincre que le peintre entreprend ici la tentative curieuse d'exprimer quelque chose capable de dissoudre les leurres de leur intelligence ou de ce qui en tient lieu.

Les “ microgrammes ” constituent le plus souvent des caricatures en un ensauvagement fascinant du langage pictural. Elles fourbissent un assemblage détaillé de la vie. Les « portraits » laissent apparaître des êtres enjoués, instables mais aussi comme désarmés, tels des figurants d’un jeu de société. Labyrinthique, capricieux, cultivant le paradoxe et l'art de l'improviste, le langage piscural poursuit ainsi un but qui serait justement l'absence de but. Un tel travail fait du fourvoiement, de l'esquive et du tâtonnement le principe de sa progression, comme s'il s'agissait de nier toute forme d'utilitarisme, mais aussi de subvertir le sacro-saint modèle du parcours initiatique débouchant sur une meilleure connaissance de soi. Dans ces strips Raurich semble vouloir atteindre, à sa façon, le voeu de Flaubert : "Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air". Cet aspect funambulesque, cette manière d'aventurer sa peinture au-dessus de l'abîme lui même mis en abyme, requièreny virtuosité et discipline. Il faut savoir écouter le monde extérieur, entendre ses voix et ses silences, être sensible à l’environnement de l'époque, à toutes ses images de pacotille. Il faut savoir surtout faire surgir par delà les apparences une vérité du tréfonds.

Ce sont ces qualités que l’artiste met au service de ses gammes chromatiques, sorte de feuilletons qui permettent une lecture plus que divertissante du monde. Le peintre engage ainsi un dialogue avec celui ou celle - de préférence peut-être - qui contemple ses travaux. Il lui parle d'elle-même, des choses du quotidien, d'événements minuscules dont il tire des étincelles poétiques en ses dérives hallucinées. Emerge une sorte d’errance où le "je" souvent jubile au sein de tourbillons créés par la prestesse la plus stupéfiante. Raurich est donc à sa manière un peintre pointilliste dont l’univers est contenu dans chaque vignette.
S’il « parle » constamment de lui c’est à travers les autres : modèles ou références détournées comme s’il existait là un dispositif schizophrénique, une scission du moi qui non seulement se scinde en deux mais se démultiplie de manière rhizomatique.

Cela explique le caractère morcelé de ce pan de l’oeuvre en ses « multiples ». Le peintre n’a cesse d’y réapprendre à peindre sans chercher à faire bonne figure mais de « bonnes » figures symboles parfois de la vanité et de la concupiscence humaines. Grâces à de telles « sottises » l’artiste fonde à sa manière une SARL pour la diffusion des idées charmantes et douteuses. Il sait en effet qu’il existe beaucoup d’esclaves parmi nous, hommes modernes orgueilleusement prêts à tout.
Peut-être sommes-nous tous dominés par une société universelle grossière, irritante, toujours en train de brandir son fouet. Et c’est cela qu’à sa manière « dilettante » l’artiste dénonce.

En conséquence, errant quelque quelque part entre le cubisme et le rêve illuminé, maintenant son imagination en éveil, l’artiste observe le monde pour le soulever en des suites aussi angoissantes que séduisantes.
Il le soulève mais le creuse aussi à travers l’expérience sensible et la collecte de choses vues. Et si parfois le système pictural est un outil pratique de corcition, Raurich s’inscrit en faux face à lui. Quoi de mieux en effet, en son nom et ses images, pour surveiller et punir ?
Quoi de mieux pour structurer une idéologie? Cela vient de loin. "Dieu est vérité" nous enseignait déjà la Bible et à ce titre la peinture souvent ne déroge aucunement de toutes les religions révélées. D'elle découle le goût pour les systèmes et leurs fomentateurs. Or, Raurich sait bien ce que ça cache et que c’est parce qu’il y a du visible qu’il y a de l’invisible.

Le peintre invente ainsi des stratégies qui libèrent l’invisibilité sous-jacente dans un travail éloigné de toute pensée capiteuse afin d’ouvrir l’image-reflet à son creux en une sorte d’immense fable du désir. Elle souligne combien un peintre reste toujours plus puissant qu’un écrivain : celui--ci ne peut jamais dire ce que celui-là peut montrer du monde et des hommes. Le pinceau réduit toujours à néant le subtile exercice verbal. Raurich le prouve avec sa curiosité joyeuse.
Elle lui permet de trouver sa route et de croiser la nôtre. Son "je peins donc je suis" détermine la conclusion de tout un mouvement passé (par effet d'une généalogie) et signale le commencement d'un mouvement à venir (l'appel à une nouvelle généalogie en gestation). Nous restons suspendus entre deux temporalités au moment où la peinture demeure un moyen de poser une question cruciale au temps et par voie de conséquence à l'engendrement (ce qu'il en est de la peinture, de son passé, de son devenir). Raurich n’a donc cesse de trouver la bonne distance : celle qui autorise les transgressions des règles à travers une énorme ironie à l’égard de soi, du monde et de la peinture elle-même.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.