Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Antoine Raveyre

Jean-Antoine Raveyre
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LES FEERIES GLACEES DE JEAN ANTOINE RAVEYRE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

JEAN-ANTOINE RAVEYRE
27 Janvier - 27 Fèvrier 2011
Galerie BERNARD CEYSSON
23, rue du Renard, 75004 PARIS, FRANCE

Jean-Antoine Raveyre crée par ses photographies des scénographies impressionnantes. Elles séduisent sans être racoleuses. L’artiste en extrait la misère ornementale pour faire passer du côté d’un imaginaire critique autant grave que plein d’humour. Le « paradis » semble ouvert mais soudain il y a toujours quelque chose qui grince et vient déranger le jeu. Souvent par le balancement ou la juxtaposition du dehors et du dedans comme dans la photographie du fier Toréador qui fait ses passes dans une cuisine…

Fortement charpenté - non sans allusion historique entre autre à la peinture flamande - tout ce qui généralement est refoulé se voit exhaussé dans ce qui tient de dramaturgies froides, distanciées. Chaque photographie regorge ainsi d'une troublante curiosité. Elle reste dans sa précision de détails tout sauf une immense braderie. Rien n’est laissé au hasard. Comme si l’artiste mettait la minutie d’un Visconti au profit d’un délire fellinien. Chaque œuvre devient le territoire interlope du vide et du  trop-plein. Elle présente (et non représente - la nuance est importante) un signifiant par l’absurde même que l’artiste met en jeu. Absurde n’est d’ailleurs pas le mot, car les systèmes disjonctifs écartent les lieux communs comme les images communes.

A la banalité des lieux Jean-Antoine Raveyre donne une nouvelle assise, des axes visibles de pénétration. Le spectateur ne se limite plus à satisfaire sa curiosité mais son interrogation. Surgit toujours dans la photographie un élément perturbant, un abcès de fixation qui paradoxalement n’enlèvent pas au contexte son agrément. Au contraire. Car existe un goût et un désir du beau dans les déconstruction reconstructions, dans les décontextualisations à plusieurs entrées. On ne sait jamais vraiment qui est l’intrus dans ses photographies : le sujet comme le contexte créent divers axes d'échange et de pénétration.

 A sa façon l’artiste construit au sein de nos décors des « temples » effervescents. Il  offre sa fête et ses paradis artificiels. Par ses amalgames à la fois cohérents et hétéroclites il nous ramène parfois à l’univers de Lynch au cinéma ou celui de  Pynchon en littérature. Tout est en effet dans cette œuvre rare une question de langage (de langage et non de style). En marge d’un centre que d’une certaine manière il vide l’artiste crée des réseaux ou des passages secrets. Ses narrations qui deviennent des féeries glacées. Il est autant permis de rêver que de se demander où l’on est projeté.

L'anatomie de telles photographies dans sa richesse de détails et sa préciosité plastique  offre à la fois confort et inquiétude, cauchemar et "aventure rêvée". Elle rapproche et éloigne de la réalité. Elle fascine et révulse. Mais selon un autre ordre, une autre distribution des données. Une force d'exhibition  aussi qui travaille du côté de l’inconscient. On l’aura donc compris :  les structures "architecturales" des œuvres de Jean-Antoine Raveyre répondent à d'autres préoccupations que celui du souci d’un bien-être visuel même si pourtant elles possèdent une indéniable qualité plastique. C’est elle qui en fait tout le « cachet ». Et

Le plaisir éprouvé face à de telles photographies doit donc être consumé et accepté totalement. Il dépasse le vertige angoissant qu’elles peuvent créer. Et ce pour une raison majeure : un changement est proposé. Une délivrance est possible. Cela différencie l’œuvre de tant de travaux artistiques dont le déplacement proposé n'est qu'un départ raté sans doute parce qu’il n’est pas  charpenté - comme ici - par le privilège de la beauté.

Certes ce mot fait désormais grincer les dents. On ne peut que le regretter. Dans une œuvre ce qui compte n’est pas le geste ou l’idée mais son résultat. Par lui tout passe ou ne passe pas. En prenant le parti du beau Jean-Antoine Raveyre réussit son pari. Ses féeries éliminent la moche, l’à peu près, le bidouillage. Face à une mode  de l’enlaidissement accru le photographe met le Mont Fuji sur des éventails mais sans rechercher pour autant la moindre saveur exotique ou purement décorative. Une transgression a lieu par des rapprochements intempestifs. L’artiste crée un autre horizon. Apparaissent des phosphorescences mystérieuses. Sur les ruines du réel se redessinent une architecture hors de ses gonds  nourrie de la clarté de  paysages réinventés. Nous glissons ainsi du désert du réel à un labyrinthe géophysique où prennent la pose certains de nos semblables, nos sœurs, nos frères - animaux des plus bizarres.

Au pataugement existentiel est substitué un rituel incantatoire. Au sein de la pléthore et du charpentage qui envahit l’œuvre, la beauté est possible même dans des leurres nécessaires et stratégiques : ils viennent contrebalancer ceux dans lesquelles nous ne cessons de vagir. Surgit l’approche non d’un miroir mais de sa traversée. Le photographe a donc compris que pour rendre évidente toute ressemblance il faut la subvertir. C’est soudain un moment de la rivière de la photographie comme ce fut un moment de la peinture lorsque pour la première fois un peintre florentin y  dessina un reflet avant d’être emporté dans le courant. Résumons : chez Jean-Antoine Raveyre l’image absorbe le miroir. Elle dérobe les masques en, au besoin, les exhibant dans un rêve glacé :  pour fendre le miroir comme un oiseau fend l’air.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.