PATRICIA RITSCHARD : CHANTONS SOUS LA PLUIE
POETIQUE DE LA VILLE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Dans les peintures acryliques Patricia Ritschard la pluie elle-même devient une lumière étrange. Elle consume le vernis de la ville jusqu’à la transparence. Reflets du reflet, le réel n’offre plus de résistance à la métamorphose. Le coeur de la cité bat d’un étrange rythme. Les averses elles-mêmes jouent les sirènes et appellent les passants à s’unir. En couples ils forment le plus beau des navires sur le fleuve des rues. Ils partent à la dérive amoureuse. L’artiste en souligne l’émotion par quelques pans de couleurs vives qui semblent se découper sur le temps lui-même.
La pluie ressemble soudain à un «in a sentimental mood » cher à John Coltrane. Et on imagine Patricia Ritschard peindre à l’écoute du saxophoniste de génie. On pourrait d’ailleurs troquer les titres originaux des tableaux de l’artiste par ceux du jazzman : « Lazy bird », « Naima », « A love supreme ». L’artiste iséroise devient la voyeuse du jour quelle déplie en divers temps, en divers corps. Tous ne sont qu’esquissés. En habile « taiseuse » la peintre sait que les découpes trop précises ne résolvent rien. Elle préfère suggérer une pénombre, un envers mais aussi des nervures qui font que les amants sous la pluie se pressent de rentrer. Ils semblent parfois grelotter sur la toile. Mais on ne sait plus si c’est de froids ou de frissons espérés.
Chaque toile joue sur un double registre : à la fois l'abandon programmé, l’éclatement retenu. La peinture fomente une combustion intime, intense par les impressions créées. L’art reste à la jointure de la perte d'un contrôle et d’une rétention. Et la technique picturale condense, comprime, densifie par touches et taches. La toile soulève le voile des âmes en esquissant des corps. L'espace urbain devient balancement et berceuse. Malgré le froid on peut y chanter sous la pluie. Mais sans extravagances chorégraphiques : par gestes retenus.
Un couple se blottit l’un contre l’autre pour se tenir chaud sous l'averse. Bientôt il grimpera un escalier rue Jean-Jacques Rousseau, Abbé Grégoire ou sur la rive droite du vieux quartier italien. A chacun ses montées. Le désir s’y égoutte avant de prendre feu. Reste la lumière au centre. Peu importe que le soleil manque. Sous les « merveilleux nuages » chers à Baudelaire et à travers les œuvres de Patricia Ritschard la pluie n’est plus ce qu’elle était. Un hiatus s’est ouvert. L’amour au fond des têtes peuple l’abîme des rues.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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