Artistes de référence

Robert Hainard



Robert Hainard premier artiste écologiste?

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

« Les forêts sauvages de Robert Hainard », jusqu'au 15 novembre, Maison des parcs et de la montagne, 256, rue de la République, Chambéry.

Robert Hainard fut membre du premier comité de l'Association pour la Création et l'Entretien de Réserves Naturelles dans le canton de Genève, dès sa fondation en 1928, devenue ensuite Association Genevoise pour la Protection de la Nature, aujourd'hui Pro Natura Genève, dont il fût le Président d'honneur. En 1946, Robert Hainard réussit à imposer la conservation d’une portion témoin de l'ancien Rhône sauvage. En 1969, l'Université de Genève lui décerne le titre de docteur ès sciences honoris causa, reconnaissant ainsi son apport scientifique, nourri d'observations précises et répétées de la vie sauvage. Artiste naturaliste l’homme se définissait ainsi : « d'avoir traversé la vie hors des chemins, à travers champs, fait que je tombe sans cesse sur du terrain neuf ». Connu pour ses engagements en faveur des espaces sauvages, il est devenu membre ou président d'honneur de nombreuses associations de défense de la nature. Ses nombreux ouvrages sur son art, sa philosophie, ses connaissances scientifiques, ses prises de position pour sauvegarder la nature sauvage ont fait de cet artiste hors du commun, un véritable humaniste. Pour lui, nature et art représentent un même combat qui appelle à une résistance. Il fut l’un des premiers naturalistes à faire la critique de l’anthropocentrisme judéo-chrétien dont procède la société industrielle et qui conditionne toute notre relation avec la nature. Il affirmait la valeur irremplaçable de la Nature sauvage pour l’équilibre mental, social et culturel de l’homme et il a suscité de nombreuses vocations artistiques et scientifiques.

Robert Hainard parlait ainsi de ses observations : « Dans la recherche des bêtes, le hasard joue un grand rôle. Lorsque je découvre un animal qui ne m'a pas encore perçu, je tâche de l'approcher à couvert. J'aime beaucoup observer les animaux lorsqu'ils ne se doutent pas de ma présence. Pour cela, le meilleur moyen est l'affût. J'ai guetté pendant trente nuits avant de voir ma première loutre. En 1953, j'ai guetté les ours en Slovénie, trois semaines consécutives, toutes les nuits sans dormir, avant d'en voir un. Mais d'ordinaire, je guette en dormant et presque toujours la venue de l'animal m'éveille. Cela n'a rien de magique : le subconscient veille et c'est un bruit, même léger, qui l'alerte ». A la fois peintre, graveur et sculpteur animalier, il créa des œuvres où se mêlent la rigueur scientifique, l'esthétique et l'émotion de l'expérience vécue. Complexe en apparence, l'œuvre est animée d’une profonde unité : que ce soit l'artiste, le graveur, le sculpteur ou le peintre, que ce soit l'écrivain scientifique, le journaliste ou le philosophe, le fil conducteur est le même : l’œuvre découle d'une uniqiue source intarissable, la nature. Dans un monde technicisé, elle montre comment intégrer les diverses approches, aussi bien intellectuelles que sensorielles, pour aboutir à une véritable connaissance du monde, des êtres et de nous-mêmes.

Dans notre société laïque et profanatrice où les réalités vivantes de la nature sont détruites et désacralisées, Robert Hainard a joué le rôle de révélateur et a indiqué une direction nouvelle pour l’humanité dans une « tension avec la nature ». Il reste plus que le témoin original d’une expérience individuelle , le concepteur d’ une explication et un projet global pour les civilisations à venir : « une civilisation est à refaire et ce ne sera jamais fini... » affirmait-il. Et l’exposition exceptionnelle réalisée à Chambéry qui fait suite à celle organisée il y a dix ans déjà pour le 100ème anniversaire de la naissance de l’artiste genevois présente ses sculptures (bronzes, bois, pierres, plâtres, céramiques, terres cuites), ses gravures (gravures sur bois), huiles, aquarelles, dessins, croquis de terrain, ses ouvrages illustrés, ainsi que de nombreuses photographies. Toutes ces œuvres fomentent dans leur propension païenne une lutte contre le matérialisme "religieux". Cela revient à aller plus profond, au réel paradoxalement méconnu et oublié. S'inscrit le corps rappelé à l'existence par delà les frontières de la civilisation.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry).
Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett.
J.P Paul Gavard-Perret poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.