JO ROBERTSON TRUANDS ET VOYOUS
par Jean-Paul Gavard-Perret
Joanne Robertson @ Yahoo! Video
Pour Jo Robertson les songes sont toujours vrais, on les voit sur ses toiles et leurs hauts-fonds où la couleur prend racine en se propageant comme des algues. Il faut les regarder avec toute la lumière et l’obscurité qu'elles possèdent. Le sang s’élance, la chaleur s’enfle. La toile devient une peau que la brosse ou le pinceau caresse jusqu’à l’user. L’artiste fouille les recoins et la noirceur ne résiste pas. Surgit une étrange dérive inscrite sous le sceau de la fusion et de la rapidité.
Née à Manchester, Jo Robertson est une jeune artiste qui travaille à Londres. Ses toiles de grand format sont saturées de matière violemment appliquée en pans larges jusqu'au point d’entraîner sur forme d'effacement de l’image. S'y distingue juste encore des formes qui émergent et sa sauvent de l’empâtement des couleurs. Cette peinture est totalement physique et presque athlétique. Le corps y est complètement engagé afin de faire surgir des motions sur une surface qui entre en vibration.. L'artiste tient sans fléchir dans ce face à face. Elle est tel un poisson qui brille sous la vague et qui délie les membres et les âmes. Le monde n'est plus enveloppé dans des draps qui endorment. Reste cet aboutissement fait d'une passion sans fards.
L’artiste fait du regardeur son complice en cavale. Il y a la truande et le voyou. Du moins on peut s’imaginer ainsi dans ce pouvoir du risque. Le temps passe : l’homme est fatigué, mais l’artiste reste aux aguets. Tout finit par s’égarer. Sauf les traces de couleurs. Tout devient fantôme. Mais la peinture respire. C’est l’émotion. Jo Robertson ne prétend à rien d’autres. Que faisons-nous alors ? On ne bouge pas. Dans chaque toile tout dépend de comment le corps et l’esprit suivent leur route. L’artiste enchaîne, reprend. C’est reparti à nouveau. Elle ne s’arrête pas. Et si certains sont des pros de la nuit et d’autres de la lumière, l’artiste, cigale et fourmi, enchaîne, déchaîne.
Tiennent-ils à nous ces paysages qui retiennent dans leurs plis où se verse sans fin l’étendue ? Pas sûr. Car l’immensité rejoint l’abandon. Le ciel y aborde la béance du temps. Il a la couleur de la neutralité, de l’indifférence. Nous cherchons par delà toute impression comme derrière chaque rouge un autre rouge. Chaque tonalité est encore à vivre séparément dans l’absolu de chaque toile qui se lève, unique, ouvrant le jour du monde.
Parfois Jo Robertson ne craint pas de peindre les choses impossibles à décrire. Des sortes de héros pourprés au taillis d’épines fléchées. Une sorte de dune bouge, la mort recule. L’âme tombe des entrailles et des mains – elle gémit car le corps l’écrasait.. Sa place est pourtant dans la poitrine de chaque toile. Chacune la remet à sa place. Elle devient une image aux mille yeux pour qu’ils sortent de leur orbite et arpente le corps lointain sans ailes et sans racines.
La couleur agite le flot de sa peinture. Elle brûle l’air, le dévêt de ses terriers. Une douceur suffit à la porter sans qu’elle se brise. L’homme tremble. Mais son reflet demeure immobile. Celui qui regarde est réduit à ces cubes de lumière sans besoin de recourir à la moindre justification. Parfois tout se passe comme si la chrysalide n'avait pas encore accouché du papillon. Errance. Rouge matière : avec le temps on y sent battre de dos un ventre et des tempes.
Ce que son travail construit l’artiste l’a rêvé. C'est sa manière de bâtir en découpant un espace plus nu. Traques et tracas sous le ciel de sable. Les cordes de la mer retiennent le marin puis le détachent. La semence du ciel est le talus de l’image. En agneau de la lune celui qui regarde en lèche les bords. Avalanche, avalanche en une cérémonie étrange pour un autre baptême qui fait oublier combien le vice d’avoir un corps rend souvent l’homme si lâche. Jo Robertson est donc la plénière au sceptre adolescent, elle est la couleuvrine hautaine où s’exerce par sa pulsion le secret sexuel. Aube, profusion soudaine de figures terrestre. Eveil impétueux et mesuré des lignes où se groupe la sagesse des signes d’un monde grave et brut.
L’artiste ouvre les grandes marées. Nous sommes libres d’appartenir à rien. Mouvement, éclat, irréalité des choses. Le jour, la nuit, la nuit, le jour. Et la musique en fond sonore. Cette musique nécessaire à Jo Robertson pour ses créations. Quand s’éclipse le jour, son atelier revêt ses habits de nuit. Le silence frappe : elle lui ouvre la porte pour le transformer en bruit. De vieilles connaissances musicales à la fois lui brisent le cœur et alimente sa création. Jo Robertson se bat contre les monstres. Elle les sort de son ventre, poing noué au diaphragme. Elle défait leur chanvre douloureux d’être trop bien tressé. C’est une envie, une petite mort. L’inverse d’un suicide : un plaisir.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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